Marianne Théry laisse le soin à Manon Lenoir de mener le récit. En l'écoutant, elle pose régulièrement un regard tendre sur sa consœur. Ou plutôt, sa successeuse. Au 1er janvier dernier, Manon Lenoir a discrètement été nommée directrice de Textuel. Fondée par Marianne Théry et sa sœur Luce Pénot au début des années 1990, la maison a fêté l'année dernière 30 ans d'aventures éditoriales. Pour la cofondatrice, cette transmission repose sur « un choix joyeux, assumé et libre ».
Sur une évidence, même. « J'ai du mal à imaginer la maison sans Manon », confie-t-elle. On la croit volontiers. Pendant deux heures, dans les bureaux de Textuel, situés dans le quartier de Belleville à Paris, les deux éditrices affichent leur complicité. Les phrases se formulent à deux. Elles n'hésitent pas à se couper la parole ni à rire avant de reprendre le fil de leur propos. Depuis 25 ans, Marianne Théry et Manon Lenoir ont appris à se lire.
Marianne Théry et Manon Lenoir- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Arrivée en 2001 pour un stage de trois mois à la fin de son DESS d'édition, Manon Lenoir n'est jamais repartie. Le fruit de multiples « heureuses circonstances », glisse-t-elle pudiquement. L'édition en fac-similé de Rimbaud. L'œuvre intégrale manuscrite par Claude Jeancolas (1996) convainc cette « lectrice rimbaldienne » née à Charleville-Mézières de frapper à la porte de Textuel. Ce n'est pas sa première expérience. Elle avait par exemple collaboré avec le service des éditions de la Fondation Cartier pour l'art contemporain. « J'avais adoré mais je ne savais pas si j'aimais participer à une exposition dont le livre serait la trace ni si l'édition de beaux livres me plaisait », se souvient-elle.
Chez Textuel, l'éditrice trouve sa réponse. « La maison a donné du sens à mes études littéraires et à mon goût pour l'image que, jusqu'alors, je n'avais pas réussi à articuler », affirme-t-elle. À la fin de son stage, le départ d'une collaboratrice précipite son recrutement en CDD puis en CDI. Décelant chez sa consœur une éditrice « travailleuse et très exigeante », Marianne Théry ne songe pas à lancer un recrutement. « La vérité est que ni Marianne ni Luce ne se sont aperçues que mon contrat s'achevait, rit Manon Lenoir. Lorsque je suis allée voir Luce pour l'en informer, elle m'a simplement répondu : "Oh, continue". »
Éclectisme éditorial
La maison est alors en plein essor. Après le succès de Rimbaud. L'œuvre intégrale manuscrite, écoulé à 20 000 exemplaires, Textuel développe l'édition de fac-similés. Rimbaud. L'album d'une vie de Claude Jeancolas (1998) lance la collection de documentaires illustrés « Passion ». L'archive fait pleinement son entrée dans le catalogue. « J'avais l'impression de poursuivre mes études en collaborant avec des spécialistes d'auteurs comme Émile Zola ou Jean-Paul Sartre », explique Manon Lenoir. Avec Marianne Théry, elle se souvient « d'aventures formidables », comme celle où l'équipe a découvert, grâce à une association d'anciens d'un lycée, une copie corrigée par Jean-Paul Sartre.
En parallèle, Textuel soigne son rayon d'ouvrages « d'idées et de débats dans le champ des sciences sociales non académiques » profondément marqué par une ligne critique du capitalisme et du patriarcat. Un engagement d'ailleurs transversal à l'ensemble du catalogue. En témoignent son premier titre publié, Les filles, on n'attend plus que vous ! d'Élisabeth Weissman, ou encore la collection « La Discorde » lancée en 1999. Depuis renommée « Petite encyclopédie critique » et dirigée par Manuel Cervera-Marzal et Sébastien Chauvin, elle propose des ouvrages comme Le yoga, nouvel esprit du capitalisme de Zineb Fahsi (2023) ou, en 2024, Le lobby transphobe de Maud Royer et La domination blanche de Solène Brun et Claire Cosquer. La maison s'ouvre aussi au livre de photographie en 2000 avec Sur la piste de Big Foot de Guy Le Querrec. Avec plus de 200 titres, la photographie occupe aujourd'hui une « place prépondérante » dans le catalogue.
Cet éclectisme éditorial « n'est pas un atout pour une maison », convient la cofondatrice cependant soulagée que celui-ci ne leur ait jamais été « reproché ». En creux, cette ligne dessine d'ailleurs ce qui rapproche les deux femmes. « Par chance, nous nous sommes retrouvées autour de curiosités personnelles partagées », affirme Marianne Théry. Mais aussi autour d'une complémentarité certaine. « Marianne fonctionne à l'intuition : elle attrape les idées et réagit assez vite pour créer l'occasion », raconte Manon Lenoir. Cette dernière « creuse profondément les terrains que j'approche avant que nous décidions ensemble s'ils sont intéressants », ajoute Marianne Théry.
Les deux éditrices se soumettent à une même règle. « Si nous avons envie de publier un livre, nous le faisons », commence Manon Lenoir. « Et nous le publions du mieux que nous le pouvons, avec des moyens suffisants et beaucoup d'exigence », complète sa consœur. Cette ligne de conduite se traduit par exemple à travers Histoire des modes et du vêtement. Du Moyen Âge au xxie siècle sous la direction de Denis Bruna et Chloé Demey (2018) ou Une histoire mondiale des femmes photographes sous la direction de Luce Lebart et Marie Robert, « pilotée d'une main de maître par Manon » pendant le Covid. Faisant partie des « fleurons » du catalogue, ces deux titres se sont écoulés à plus de 13 000 exemplaires.
Liberté de créer
L'équipe de cinq personnes, entièrement féminine, travaille en étroite collaboration pour publier environ 25 livres par an. « Dans les faits, Manon occupait déjà un rôle de codirectrice. Elle a toujours un œil sur tout », affirme Marianne Théry. Alors quand la problématique de la transmission commence à la « préoccuper », il lui devient « évident » que « la génération qui suit » doit prendre sa suite. Avec Manon à sa tête. Le 14 novembre dernier, Marianne Théry a également cédé ses parts restantes à Actes Sud, entrée au capital à hauteur de 65 % en 2008. Elle laisse la présidence de sa société à Anne-Sylvie Bameule, présidente du directoire du groupe arlésien.
Si elle se met en retrait, Marianne Théry ne souhaite pas pour autant abandonner Textuel. « Il a été compliqué d'imaginer quel pouvait être mon nouveau rôle, confie-t-elle. Mais je suis contente que nous ayons assez naturellement trouvé un équilibre. » À l'heure où l'édition de beaux livres, et d'ouvrages de photographie a fortiori, répond à une complexe économie reposant sur une quête incessante de financements, Marianne Théry est devenue directrice du développement. « Je reste active dans la recherche de projets et dans la rencontre avec des auteurs et autrices merveilleuses - ce que j'ai toujours aimé faire - mais je cherche aussi de nouvelles sources de financements », détaille-t-elle. Un travail absolument indispensable pour la maison alors que « tous nos beaux livres nécessitent d'être accompagnés par des subventions, des pré-achats ou de la vente directe », pointe Manon Lenoir.
Une première BD en septembre
Ce nouveau rôle est susceptible de questionner l'avenir de la maison. « Serons-nous capables de publier davantage de livres ? Devrons-nous étoffer l'équipe ? », se demande déjà Marianne Théry. Mais, par-dessus tout, l'éditrice travaille à s'assurer que Textuel « conserve cette grande liberté que représente celle d'être une maison de création ». Cette liberté est précisément la raison pour laquelle Manon Lenoir ne s'est « jamais posé la question » de partir. « J'ai une chance infinie : nous suivons nos livres jusqu'au bout et, s'il existe évidemment des semaines plus difficiles que d'autres, je ne me suis jamais ennuyée, assure-t-elle. En revanche, si j'avais dû quitter Textuel, je ne serais pas devenue éditrice dans une autre maison. J'aurais exercé un autre métier. »
Quelques mois après avoir officiellement pris la direction de Textuel, Manon Lenoir entend aussi préserver sa liberté de création. La maison s'apprête à publier en septembre sa première bande dessinée : Sophia ou comment j'ai fait une PMA à 43 ans en solo de l'illustratrice Alice Dufay. « Une amie me l'a envoyée pour me demander un avis, raconte-t-elle. Je l'ai transmise à l'équipe en leur écrivant "Sur le papier, ce projet n'est pas pour nous mais si on le publiait ?". Leur réponse a été unanime. Ça, c'est Textuel. » Manon Lenoir est lectrice de bandes dessinées, même si elle n'en a jamais édité. De son côté, Marianne Théry l'admet volontiers : la bande dessinée n'est pas son univers. « C'est un domaine supplémentaire sur lequel j'apprends », reconnaît-elle.

