Ecrits de fuite | Livres Hebdo

Antonio Muñoz Molina - Photo RICARDO MARTIN/SEUIL

Antonio Muñoz Molina décrit la schizophrénie d’un écrivain, saisissant ses démons et ceux de l’assassin de Martin Luther King.

Qui ne rêve d’entrer par la petite lucarne dans l’esprit d’un écrivain chevronné ? Même pour le principal intéressé, le processus d’écriture reste un mystère. "Tout commencement est involontaire", affirme Antonio Muñoz Molina. Il en va ainsi de ses livres - Le royaume des voix, Pleine lune, Séfarade - comme de sa vocation littéraire. Né à Ubeda, un village d’Andalousie entouré d’oliviers, il n’était nullement voué à devenir une sommité des lettres hispaniques. Il s’oriente d’ailleurs vers une carrière de fonctionnaire. Mais il étouffe entre ce métier qui ne lui sied guère et sa responsabilité de jeune père. Le trentenaire ne supporte plus cette "vie établie", qu’il noie dans l’alcool et les rêveries.

Alors qu’il entame un second livre, L’hiver à Lisbonne, cet être fragmenté prend la fuite. Direction la ville de Pessoa. "On écrit un roman pour se confesser ou se cacher." Ici, l’écrivain espagnol prend le parti de se livrer entièrement. Il revisite ce tournant décisif lorsqu’il revient à Lisbonne, il y a deux ans. Cette fois, il est sur les pas d’un autre fugitif : James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King. L’homme le plus recherché, en cette année 1968, se cache dans la capitale portugaise. Que se passe-t-il dans la tête du tueur ? Comment en est-il arrivé là ?

"Même la vie la plus clandestine laisse derrière elle des traces indélébiles." Or malgré d’innombrables indices, l’auteur se heurte aux blancs de l’histoire. C’est là que l’imaginaire entre en jeu. Tel un enquêteur, le lecteur découvre comment malaxer le réel pour le transformer en matière littéraire. James Earl Ray est aussi insaisissable que l’éther, alors il ne se prête pas à une biographie classique. A force de s’inventer des noms et des métiers, ne reflète-t-il pas le romancier désireux de se fondre dans d’autres existences ? Ce dernier se fait équilibriste en entremêlant leurs deux destinées. Une façon de mieux comprendre la genèse d’un meurtrier ou d’un écrivain. Antonio Muñoz Molina ne s’attendait pas à se confronter à lui-même dans ce roman indescriptible et envoûtant. Une grande leçon d’écriture. K. E.

Antonio Muñoz Molina
Comme l’ombre qui s’en va
Seuil
Traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon
Tirage : 10 000 ex.
Prix : 22,50 euros ; 448 p.
ISBN : 978-2-02-124267-6

Thématique

Auteur cité (1)

close

S’abonner à #La Lettre