Bibliothèques

Du droit à l’accès à l’inclusion concrète

Du droit à l’accès à l’inclusion concrète

Les hommes qui veulent changer leur bébé doivent-ils aller dans les toilettes des femmes pour s’en occuper ? Comment faire pour aller aux toilettes quand on est un adulte seul avec un ou des enfants ? Est-il juste d’imposer la distinction entre hommes et femmes pour les toilettes quand une partie de la population refuse cette dichotomie ? Les bibliothèques ne restent pas à l’écart des transformations de la société.

La sociologie de l’individu repère à partir des années 1960 le passage de la première à la deuxième modernité. On passerait de la reconnaissance des individus par le droit et l’appartenance à la commune humanité à l’affirmation de ce qui distingue chacun des autres et de la prise en compte effective de la singularité des individus. Ce qui change est donc d’abord le fait qu’on se pense désormais plutôt à partir de ce qui nous distingue des autres plutôt que de ce qui nous rassemble. Pour cette raison, les revendications passent moins par l’affichage d’un droit universel que par la demande de reconnaissance concrète de ce qui compose notre spécificité objective ou subjective. Cette mutation profonde touche tous les domaines de la vie sociale. Massivement par exemple, les femmes portent des revendications concrètes (maîtrise de la contraception, égalité salariale, rejet du harcèlement, etc.) que la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et les constitutions suivantes n’ont pas réussi à traduire dans les faits.

Chouettes toilettes

Les bibliothèques ne restent pas à l’écart de cette transformation des manières de concevoir les individus et des formes de revendication.  Quand il s’est agi de prendre en compte les usagers, on a d’abord utilisé la notion de « public » et c’est un des acquis des années 1980 que d’avoir imposé l’idée de « publics ». Désormais la notion de « publics empêchés » est (enfin !) délaissée au profit de la désignation de catégories plus ciblées (par exemple la commission AccessibilitéS de l’ABF parle des : « personnes en situation de handicap, d’illettrisme, sous-main de justice et en établissements de santé et médicaux sociaux »). Le succès mérité du dispositif « facile à lire » témoigne de cette nouvelle manière d’agir. Loin d’une affirmation abstraite sur le droit d’accueillir les publics peu familiers de la lecture, c’est la réponse concrète qui est proposée et donnée à appliquer.

Et c’est dans cette évolution que la question des toilettes est soulevée par certain.e.s bibliothécaires dans la foulée d’un mouvement plus général. Ce lieu qui ne faisait l’objet d’aucun questionnement particulier, car il était un service nécessaire mais abstrait, se trouve interrogé. Il est pensé à travers sa réalité effective et non plus seulement sa fonction abstraite. Et le groupe de bibliothécaires de l’ABF qui lance le concours « Chouettes toilettes » revendique cette approche en voulant « montrer comment on peut concrétiser les principes d'accessibilité et d'inclusion dans ces petits coins de nos établissements ». D’une certaine façon, il s’agit de passer des toilettes pour tous aux toilettes pour chacun.e ! Et c’est sans surprise que « des toilettes fonctionnelles et inclusives » figure comme idée (#75) dans le stimulant et révélateur numéro (100-101) de Bibliothèque(s) « + de 100 idées pour changer ta bib ». L’accent est mis sur l’aspect concret du service qui conduit d’ailleurs à s’interroger sur la fermeture des toilettes dans des établissements pourtant ouverts en temps de Covid...

Trop binaire

Mais la réflexion est prolongée par le souci de prise en compte de la singularité de chacun par-delà le besoin physiologique commun. Est-ce que chaque catégorie de publics est traitée à égalité et aussi dans la spécificité de ce qui la définit ? Les hommes qui veulent changer leur bébé doivent-ils aller dans les toilettes des femmes pour s’en occuper ? Est-il juste d’imposer la distinction entre hommes et femmes pour les toilettes quand une partie de la population refuse cette dichotomie ? Comment faire pour aller aux toilettes quand on est un adulte seul avec un ou des enfants ? Pourquoi les femmes auraient accès à moins de toilettes que les hommes alors qu’elles sont plus nombreuses à fréquenter les établissements culturels et sont amenées à se rendre plus souvent dans ces lieux d’aisance ? L’accès aux toilettes pour les personnes à mobilité réduite est-il aussi simple que pour les autres ? Toutes ces questions ont en commun de partir des publics dans leurs différences en vue de leur reconnaitre non pas l’accès théorique aux toilettes mais un réel accès adapté à leur situation comme par exemple ici à Louise Michel (Paris). Les choix non questionnés faits par habitude perdent de leur évidence. La décoration elle-même est l’objet d’attentions (comme ici à Caen) et cela est cohérent en ce que les toilettes ne se résument plus à leur fonction. Il reste que ce souci de la prise en compte de chacun dans sa particularité peut se faire en oubliant que les individus ont aussi à partager des références, des valeurs et un destin commun pour faire société…

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