Livres Hebdo : Quel est votre premier souvenir de lecture ?
Didier-Roland Tabuteau : Des bandes dessinées et quelques clubs des Cinq, des lectures d’aventures qui nourrissaient l’imaginaire de l’enfance. Mais je n’ai commencé à me passionner pour la lecture que plus tard. Au collège, avec deux livres qui m’ont marqué. La peste de Camus et cette plongée dans l’univers d’une cité confrontée à l’épidémie. Une réflexion sur les relations entre l’individu et la collectivité. Et parallèlement le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité de Rousseau, qui faisait écho aux interrogations qui naissaient en moi sur les différences sociales. Je vivais dans une cité HLM, dans un quartier sensible comme on dit aujourd’hui, et j’avais été refusé au lycée Lakanal pour mon entrée en sixième et affecté dans un « groupe d’observation dispersé ». Un « sous collège » composé de quatre classes, deux sixièmes et de deux cinquièmes, qui permettaient moyennant deux redoublements d'atteindre l'âge de 16 ans et de quitter le système scolaire… L’interrogation d’un philosophe sur l’origine de l’inégalité me touchait très singulièrement et m’ouvrait des perspectives insoupçonnées…
Lire aussi : Didier-Roland Tabuteau : un poète à la tête du Conseil d’État ?
Sur votre table de chevet, quel type de livre avez-vous ?
Le plus souvent un ou deux essais que je lis en parallèle, un roman et quelques recueils de poésie que je picore de temps en temps. J’ai gardé l’habitude de lire des poèmes depuis mon adolescence. J’achetais régulièrement Poésie 1 pour découvrir de nouveaux auteurs et la poésie demeure mon refuge privilégié. Et puis souvent un vieux livre chiné. J’ai ainsi récemment découvert : Théologie de l'eau de Jean Albert Fabricius. Un ouvrage très original décrivant l’eau sous toutes ses formes : l'eau que l'on ingère, l'eau qui coule, l'eau qui stagne, l'eau qui humidifie. Les forces de l'eau. Avec d’étonnantes descriptions des lacs, des étangs. Une revue poétique de toutes les formes de la nature autour de l'eau. Bien des livres anciens qui m’étaient totalement inconnus m'ont servi pour préparer des cours, des articles ou des ouvrages. Avec le plaisir de la découverte du livre improbable dans une brocante ou chez un bouquiniste…
Quels types de romans aimez-vous lire ?
Les classiques de ma jeunesse, Zola, Balzac, Flaubert, Bernanos, Malraux, Hemingway, Kafka, Yourcenar, Mauriac, Sagan, Camus, … D’autres ouvrages dans lesquels je me replonge régulièrement. Ceux d’Albert Cossery. Mendiants et orgueilleux est pour moi une œuvre de référence. Comme Le rivage des Syrtes de Julien Gracq. Et pour un livre plus récent, Un mois à Sienne d’Hisham Matar, émouvante méditation sur le deuil au gré d’une déambulation dans les musées de la ville, où l’on trouve d’ailleurs les fresques étonnantes d’Ambrogio Lorenzetti « L’allégorie et les effets du bon et du mauvais gouvernement »… Je suis aussi fasciné par les grands romans de Victor Hugo ou d'Alexandre Dumas. Cette capacité à livrer un récit qui touche un très grand public, une histoire qui traverse les époques et fait le tour du monde me semble extraordinaire.
Sans doute avec le souvenir de mon grand-père paternel. Il avait gardé ses rares livres de jeunesse, d’une maison sans bibliothèque, et il les relisait tous les deux ou trois ans : Les Trois Mousquetaires, Le Vicomte de Bragelonne, Vingt ans après, Le Comte de Monte Cristo. Quand j'allais en vacances chez lui, cela m’intriguait. Comment pouvait-on relire régulièrement le même livre ? Avec l’âge je comprends mieux cette envie de retrouver une atmosphère d’enfance. Une forme de nostalgie romanesque. Et des auteurs plus contemporains, Patrick Rambaud et L’idiot du village, Laurent Binet et son Civilizations, Kamel Daoud et Meursault contre enquête et bien sûr quelques collègues romanciers de grand talent, Françoise Chandernagor, Érik Orsenna, François Sureau, Marc Lambron, Camille Pascal… Et bien d’autres !
Quels sont les auteurs contemporains sur les questions de justice et de droit qui vous ont intéressé ?
Sur un plan général, je citerai sans grande originalité Hans Kelsen, John Rawls, René Cassin ou Robert Badinter. Si j’en reste au droit social auquel j’ai consacré une grande partie de ma carrière, deux noms. D’abord Jean-Jacques Dupeyroux avec qui j’ai beaucoup travaillé et pour lequel j’avais une immense affection et admiration. Son seul ouvrage, son manuel de Droit de la sécurité sociale, est une somme sur le droit social conçu comme une discipline incorporant les apports de la sociologie, de l’économie et de l’histoire. Une vision globale de la vie en société et du développement des solidarités qui aujourd’hui fondent, avec le droit du travail, le contrat de l’État social. Je pense ensuite à Alain Supiot dont plusieurs ouvrages me semblent majeurs : L'esprit de Philadelphie, La force d'une idée et La gouvernance par les nombres. À partir du droit social, il invite à une réflexion sur l’exercice des pouvoirs dans la société qui offre une vision lumineuse des transformations en cours dans nos sociétés.
Vous lisez beaucoup de poésie ?
C’est une habitude prise dans l’adolescence. Cela peut être par éclipse. Tous les soirs à certaines périodes, puis plusieurs semaines sans en lire avant de revenir à Martine Broda, Christian Jauréguy, Laure Morali ou Louise Labbé, ou de partir à la découverte de nouveaux auteurs sur les rayons d’une librairie. J’aime feuilleter un recueil de poésies que je ne connais pas, lire un ou deux poèmes et repartir avec l’ouvrage et la perspective de sa lecture. Il m’arrive aussi de me réfugier dans des anthologies pour relire ou découvrir des poèmes. En ce moment, j’ouvre régulièrement l’anthologie de la poésie féminine de Françoise Chandernagor, un recueil de pépites...
Et les essais ?
C’est une part majeure de mes lectures. De façon assez éclectique. Dans ma bibliothèque d’essais on trouve beaucoup d’ouvrages de politique ou de philosophie politique, mais aussi d’économie, d’histoire de sociologie. Pendant mes études je me souviens de deux ouvrages qui m’avaient intéressé : Le droit sans l’État de Laurent Cohen-Tanugi et La parole et l’outil de Jacques Attali. La lecture la plus marquante à cette époque a sans doute été Civilisation matérielle, économie et capitalisme de Fernand Braudel. J'avais « dévoré » les trois tomes au cours d’un été. Une histoire du monde fascinante. Et de surcroît un ouvrage superbe car l'édition originale était remarquablement confectionnée et illustrée.
Depuis une vingtaine d’années, une part significative de mes lectures d’essais est consacrée aux questions sociales. Des ouvrages qui me permettent de saisir dans le texte original la construction des pensées politiques qui ont irrigué l’édification de l’État social et les thèses de ses contradicteurs. Quelques titres : L’art de la prudence de Baltasar Gracián, une réflexion bien utile sur la prudence, pour mieux comprendre sa forme moderne et collective, la précaution. Mais aussi La Condition de l'homme moderne d’Hannah Arendt et son analyse de la place du social dans nos sociétés et, bien sûr, Michel Foucault, Naissance de la clinique, Dits et écrits. Des réflexions sur la naissance du biopouvoir qui m'ont beaucoup apporté pour comprendre l'évolution de la santé publique. Enfin, je suis très sensible aux récits autobiographiques. J'ai en particulier en tête À défaut de génie, de François Nourissier, une narration nostalgique et touchante sur l’avancée du temps et La lettre perdue de Martin Hirsch, une si belle réflexion sur la relation père-fils et sur la transmission des valeurs.
Si vous deviez n’emporter qu’un livre sur une île déserte ?
Ce serait un dictionnaire. Je suis fasciné par les dictionnaires. Depuis mon plus jeune âge ! Il m'arrive régulièrement de m’installer à mon bureau, d'ouvrir un dictionnaire pour découvrir des mots. Alors je ne suis pas sartrien, je ne commence pas la lettre A en espérant avancer. J’ouvre le dictionnaire au hasard. J'ai plusieurs collections de dictionnaires, diverses éditions de l'Académie française, le Grand Robert, le Larousse, le Rey… Enfin en dictionnaires, je suis bien doté ! Papier bien sûr. Et, les ouvrir, et en lire trois pages, c'est pour moi une forme de voyage, une source de rêveries, un moment d'évasion. Je pense que c'est un livre avec lequel on ne peut s'ennuyer.
