Littérature américaine

Plonger dans le nouveau roman de David Vann n'est pas une métaphore, mais une expérience d'immersion dans un monde sous-marin fascinant. Le premier tour de force de cette nouvelle histoire de famille malade est de vous procurer des sensations physiques : vous voilà en train d'enfiler votre combinaison, de vérifier méticuleusement votre matériel. Puis, quelque vingt mètres plus bas, vous contrôlez les réserves d'oxygène de vos bouteilles, vous vous mettez à palmer avec vigueur pour échapper aux puissants courants qui risquent de vous précipiter sur des coraux acérés... pour jouir finalement, comme si vous y étiez, du privilège rare de nager avec des requins, d'admirer de près le « vol » de raies mantas bien plus grandes que vous...

Nous sommes dans les eaux de l'île indonésienne de Komodo, celle des dragons du même nom. C'est dans ce paradis protégé, bien loin des décors hostiles de l'Alaska, le théâtre originel des implacables tragédies de David Vann, que vont s'affronter les trois protagonistes de ce roman, moins éprouvant que les précédents, moins fatal. En surface, du moins. Roy, 50 ans, frère aîné de la narratrice et écrivain de renommée internationale en rupture de ban, suit une formation professionnelle de « dive master » dans un centre touristique de plongée. Il a convié là sa mère et sa sœur, venue de Californie pour une semaine de vacances, ses premières hors du foyer depuis la naissance de ses jumeaux de 5 ans.

Dès les premiers moments de retrouvailles, la relation entre le frère et la sœur s'installe sur un mode agressif. C'est une femme pleine de ressentiment : marié à un Argentin danseur et acrobate, elle a abandonné son métier de biologiste marine et s'est retrouvée submergée par ses responsabilités maternelles. Sa frustration s'exprime dans les rapports d'amour-haine qu'elle entretient avec ce frère à qui elle reproche d'avoir divorcé pour mener une vie plus insouciante. Mais, et c'est nouveau chez David Vann, elle s'observe aussi avec autodérision, consciente de se comporter comme une « garce ». Fidèle toutefois à sa noirceur, Vann décrit crûment l'esclavage domestique, l'aigreur nourrie de culpabilité et d'impuissance qui habite son héroïne. Cette rancœur qui alimente des fantasmes de meurtre et ne peut avoir d'autre échappatoire que la violence. Si bien que dans ces plongées toujours risquées, on sent que tout peut basculer sans crier gare. Mais sous l'eau, les requins ne sont pas forcément les animaux les plus dangereux.

David Vann
Komodo Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski
Gallmeister
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 22,80 € ; 304 p.
ISBN: 9782351782521

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