Livres Hebdo : David Foenkinos, 21 romans, des films, trois pièces de théâtre, deux livres pour la jeunesse, et même quelques figurations en tant qu'acteur, le tout en moins de 25 ans. Quel regard portez-vous sur votre parcours ?
David Foenkinos : Je suis nul comme acteur ! D'ailleurs, je ne joue pas dans mes propres films… Je suis un insomniaque, un hyperactif obsédé par le travail. Je ne peux pas vivre sans avoir un projet en cours. Mais, depuis quelques années, je n'encombre que les librairies.
Comment travaillez-vous ?
Je suis tout le temps en train de regarder le monde et les gens. Je traque, je cherche des sujets. Après, quand j'en ai trouvé un, je me demande : « qu'est-ce que j'en fais ? » Ainsi, pour Je suis drôle, tout a commencé avec l'idée du musée de la Tristesse, inspiré du musée de la Séparation, qui existe à Zagreb et que j'ai visité. Je peux même écrire deux livres à la fois. Pendant La délicatesse (Gallimard, 2009), j'écrivais déjà Les souvenirs (Gallimard, 2011). En ce moment, je travaille déjà à mon prochain livre, dont je peux seulement vous dire qu'il y sera question, entre autres, du chanteur Billy Joel. La musique, c'est très important pour moi. Mon fantasme ultime, ce serait d'écrire une chanson, un tube !
David Foenkinos- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Vous publiez à un rythme soutenu, vous écrivez avec une facilité, sans doute tout apparente. Vous dites-vous parfois que tout cela pourrait s'arrêter un jour ?
Tout à fait. Il ne se passe pas un jour sans que j'éprouve cette angoisse. Je crains chaque fois que mon nouveau roman ne soit le dernier. Il faut dire que, depuis tout ce temps, ce qui m'arrive est miraculeux. Je suis d'ailleurs un miraculé : en 1991, à 16 ans, j'ai failli mourir à l'hôpital. J'ai été opéré du cœur le 17 janvier, le jour de l'invasion de l'Irak par les Américains pour la première Guerre du Golfe. Un moment complètement fou. Je suis mort, puis revenu à la vie. Cela a doublement changé ma vie : ça a déverrouillé ma sensibilité de garçon timide et réservé, et ça m'a permis de découvrir la littérature. Les livres m'ont consolé et sauvé.
Jusque-là, vous ne lisiez pas ?
Non, je suis né dans une famille ultramodeste, j'ai grandi en banlieue parisienne. Chez nous, il n'y avait pas de livres, on n'allait pas au théâtre, ni au concert. Jusqu'à 16 ans, je n'avais pas lu un seul écrivain contemporain. En revanche, comme ma mère travaillait à Air France, et mon père dans les aéroports, on voyageait beaucoup, gratuitement : la Californie, l'île Maurice…
Vous étiez un enfant solitaire ?
Oui, plutôt. Mais j'ai eu la chance d'avoir un frère, Stéphane, de six ans mon aîné, qui a été fondamental dans mon éducation culturelle. Lui s'intéressait au théâtre, au cinéma. Il est devenu cinéaste, comme vous savez, et on a même travaillé ensemble, après. Mais hélas, il ne veut plus faire de cinéma. Si j'ai un jour un projet de film, je le tournerai moi-même ! Mais je ne ferai un film que si j'ai une idée originale, je ne veux pas m'adapter moi-même.
Après votre résurrection, les livres et l'écriture sont entrés dans votre vie ?
Tout à fait. J'ai commencé à écrire des lettres, sans jamais penser à être publié. J'ai fait des études de lettres à la Sorbonne, notamment un mémoire sur La tentation de saint Antoine, de Flaubert, inspiré par un livre de Michel Butor. Étudiant, j'ai fait des stages dans l'édition, chez JC Lattès, où j'ai aussi été standardiste, puis chez Fayard, et attaché de presse au Dilettante. À mi-temps. Mais ce n'était pas mon truc. J'ai fait d'autres petits boulots, professeur de guitare (j'ai abandonné la musique, mais j'y reviendrai peut-être un jour, je viens d'ailleurs de m'offrir un piano), serveur, journaliste à Mutine… Des expériences qui m'ont nourri, mais j'ai décidé, à partir des années 2000, de me consacrer à l'écriture, aidé par une bourse du CNL et une de la Fondation Hachette (aujourd'hui Lagardère), qui m'ont permis de vivre tout en écrivant Inversion de l'idiotie.
Vous avez été publié facilement ?
Pas vraiment. J'avais envoyé le manuscrit à cinq éditeurs, dont Gallimard. J'ai vite reçu quatre réponses négatives, des lettres types. Puis, stupéfait, un courrier de Philippe Demanet [du service des manuscrits chez Gallimard], m'informant que l'éditeur Jean-Marie Laclavetine avait aimé le texte et qu'il le publierait chez Gallimard. Plus tard, j'ai pu consulter sa note de lecture. Il avait écrit : « C'est bordélique, c'est foutraque, mais ça vaut le coup d'essayer. » Ce fut pour moi le début d'une période rêvée, miraculeuse. Je ne sais pas si, étant donné l'évolution de l'édition, ce genre de choses serait encore possible aujourd'hui.
Le succès a-t-il été tout de suite au rendez-vous ?
Pas du tout. L'accueil a été plutôt confidentiel, et on en a vendu environ 4 000 exemplaires, ce qui, rétrospectivement, n'était pas si mal. Ensuite, jusqu'à Nos séparations, mon septième roman, j'avançais decrescendo, je ne vendais que 2 000 exemplaires. C'est La délicatesse qui a tout fait basculer. Publié à la rentrée littéraire 2009, personne n'y croyait. Le véritable phénomène a commencé avec sa reprise en « Folio » en janvier 2011. Le poche est resté en tête des ventes un an et demi, s'est vendu à 1,3 million d'exemplaires, à raison de 6 000 par jour ! Le film, sorti en décembre 2011, a bénéficié de ce succès et l'a encore accru. C'était complètement fou !
Cependant, vous n'avez pas continué dans la même veine.
Quand tu as un tel succès, les gens, les éditeurs, te poussent à écrire le même livre. Ce que je n'ai jamais voulu faire. Je veux aller là où on ne m'attend pas.
Et ça a donné Charlotte, en 2014 ?
Oui, un livre sur un tel sujet tragique - la peintre Charlotte Salomon - était considéré comme un suicide commercial. Et puis, dans Livres Hebdo, qui a été déterminant dans sa carrière, le livre a été salué comme le préféré des libraires de la rentrée 2014. Après, il a obtenu le Renaudot, puis le Goncourt des lycéens. Plus d'un million d'exemplaires vendus en tout. Et je suis très fier de continuer à être lu par des jeunes, que je rencontre dans les salons du livre. Charlotte a été le moment le plus important de ma vie littéraire.
Quel regard portez-vous aujourd'hui, à bientôt 52 ans, sur vos premiers livres ?
J'ai évolué durant toutes ces années, et j'ai essayé de me renouveler. Je suis plus sérieux qu'il y a vingt ans, même si j'essaie de garder mon humour, d'être drôle, comme Gustave Bonsoir, mon nouveau héros. Je me sens très éloigné de mes sept premiers livres, disons jusqu'à Nos séparations (Gallimard, 2008). Les deux premiers, j'ai même refusé qu'ils soient repris en « Folio ». J'ai aussi refusé, ces dernières années, toutes les adaptations au cinéma. Je préfère que mes livres restent des livres. Je ne suis pas sur les réseaux sociaux. Je suis le mec le moins influenceur du monde. On ne me voit que lorsque je publie un livre. J'ai bien conscience que c'est un luxe. Après Charlotte, j'avais le sentiment d'avoir tout dit. Et j'ai toujours peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas pouvoir écrire un nouveau livre. Peut-être Je suis drôle sera-t-il mon dernier roman, et ceci ma dernière interview dans Livres Hebdo !
Je suis drôle
Gallimard
Tirage : 120 000 ex.
Prix : 20 € ; 192 p.
ISBN : 9782073152985

