« Monsieur », « Madame », des titres qui ne sont plus de rigueur pendant la Révolution française. Autant dire que le voussoiement n'est guère mieux vu. En province, dans les territoires, dirait-on aujourd'hui, il s'est fait carrément proscrire. Ainsi un arrêté du Comité révolutionnaire du Tarn, daté du 24 brumaire an II (14 novembre 1793) statue-t-il en son article 1 : « Le mot vous dans les pronoms ou dans les verbes, quand il n'est plus question que d'un seul individu, est dès en ce moment banni de la langue des Français libres et il sera remplacé par le mot tu ou toi. » Ce pronom personnel qui marque le respect et la distance vis-à-vis d'autrui, mais aussi l'autorité, la supériorité, voire la domination de l'un sur l'autre est bien la preuve que la langue est fasciste, comme dirait Barthes. Car, sans même qu'aucune loi de la République ne l'édicte, ne se sent-on pas souvent contraint à l'usage de cette deuxième personne du pluriel alors qu'on a en face un seul interlocuteur ? Le distinguo existe dans d'autres langues : Lei en italien, Usted en espagnol, Sie en allemand. Force est néanmoins de constater que, si ces adresses polies dans les idiomes cités sont sur une tendance baissière, le vouvoiement en France résiste bien. Pourquoi faire simple quand on peut faire complexe ? C'est à quoi tente de répondre Étienne Kern dans Le tu et le vous : l'art français de compliquer les choses.

À l'instar de ses précédents ouvrages (coécrits avec son épouse Anne Boquel) mêlant à l'érudition un ton badin - notamment Une histoire des haines d'écrivains (Flammarion, 2009) -, l'auteur livre une enquête linguistique avec cette manière légère, quoiqu'étayée par des données sociologiques et des citations littéraires. On vouvoie plus le beau-père que la belle-mère ; au travail les femmes tutoient moins leur chef que les hommes ; Mme de Sévigné et sa fille se donnaient du vous, alors que chez les bourgeois au temps de Molière déjà, les enfants vouvoyaient leurs parents, et ces derniers les tutoyaient...

Cette verticalité du vous allait de pair avec le fort respect des hiérarchies sociales et de l'omnipotence du pater familias, la démocratisation des mœurs entraînera l'érosion de bienséances jugées tyranniques. Tu/vous... Diderot passe de l'un à l'autre dans une même lettre à sa chère fille, comme Napoléon, amant tantôt enflammé tantôt dépité, dans sa correspondance avec Joséphine. Le tu peut être méprisant, et le vous érotique... C'est que l'emploi parfois schizophrène de ces pronoms renvoie à la subjectivité du sujet- aux cinquante nuances de gris de notre vie en société, et de notre rapport à l'autre.

Étienne Kern
Le tu et le vous : l'art fançais de compliquer les choses
Flammarion
Tirage: 6 500 ex.
Prix: 19 € ; 208 p.
ISBN: 9782081479432





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