Roman/France 12 mars J.M.G. Le Clézio

« Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s'arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s'abrite comme il peut, ou s'oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l'esquisse d'un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. » Ainsi Deleuze et Guattari définissent-ils la ritournelle dans Mille Plateaux. Chanson bretonne est cette mélodie récurrente qu'entonne en lui depuis l'enfance J.M.G. Le Clézio. Elle est ici mise en mots dans un nouveau livre, diptyque composé du récit susmentionné imbu d'embruns et de L'enfant et la guerre, autre « conte » sur les toutes premières années de l'auteur à Nice sous l'Occupation.

Chanson bretonne est une ritournelle qui redéploie les paysages du pays bigouden, Sainte-Marine, où lui et son frère, « ar Parizianer » (« les Parisiens »), vers l'âge de dix ans, passaient chaque été. C'était hier mais tout miroite et vibre de cet éternel présent de la sensation que Le Clézio sait si bien conjuguer. La Chanson se décline en courts chapitres - des marines, tout à la fois ouvertes et intimes, qui déplient autant de vastes horizons qu'elles suggèrent par touches des questionnements en camaïeu. Le Clézio relate, mine de rien. Odeur de krampouzen et de cidre tiède, rien ne s'appesantit : les images clignotent, les pensées volètent, des saynètes apparaissent. Les garçons s'amusent à jeter de l'eau ou du sable sur les deux orphelines, qui restaient sur la plage. Le voilà à nouveau habité par la fierté de savoir nager quand il rejoint son frère en traversant un petit bras de mer. La généalogie mauricienne, ces Bretons émigrés au XVIIIe siècle dans l'île de l'Océan indien, l'Afrique tropicale où le père médecin était parti travailler, et où la mère, avec leurs fils, a fini par le rejoindre après la dure parenthèse de la guerre. Les strates du passé se confondent, qu'importe : « Les souvenirs sont ennuyeux, et les enfants ne connaissent pas la chronologie. Les jours pour eux s'ajoutent aux jours, non pas pour construire une histoire mais pour s'agrandir, occuper l'espace, se multiplier, se fracturer, résonner. »

Si le sel des premiers émois nous est donné à revivre, nul arrière-goût d'amertume. La Bretagne qu'il dépeint n'est plus : on allait chercher l'eau à la pompe, le breton parlé d'antan était une langue plus chantante que l'idiome des bretonnants d'aujourd'hui, le confort moderne a balayé le folklore, les engrais chimiques tué les doryphores, mais il ne s'agit pas de dire que c'était mieux avant, cela ne l'était pas. Le Clézio raconte qu'avant que la région ne s'enrichisse grâce aux larges exploitations agricoles et au tourisme, des vieux paysans trop pauvres pour subvenir à leurs besoins préféraient se jeter au fond d'un puits plutôt que de mourir à l'hospice. La pauvreté, la faim, le courage - ce réel visage de l'Armor - sont un fil qui relie le premier texte au second. Dans L'enfant et la guerre, il est question du même, en bas âge, vivant avec sa mère- l'héroïne, la vraie- son frère, ses grands-parents à Nice. Les Allemands viennent d'envahir le midi, les Alliés bombardent la côte, une bombe est tombée dans le jardin. La peur se mêle à ce vide dans le ventre que ne comble pas le mauvais pain. Le vide, ce manque qui appelle le large, la lumière, la vie, les mots de l'écrivain qui ne cessera jamais de chanter la plénitude du présent.

Jean-Marie Gustave Le Clézio
Chanson bretonne
Gallimard
Tirage: 45 000 ex.
Prix: 16,50 euros ; 160 p.
ISBN: 9782072894992

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