À l’issue du 71e congrès de l’Association des bibliothécaires de France, qui s’est tenu à Rennes du 17 au 19 juin, se dégage une impression de réussite. Durant trois jours d’affluence record avec 900 inscrits, les professionnels ont partagé leurs retours d’expérience et bonnes pratiques, qui semblent avoir atteint une maturité inégalée. Avec cet objectif : accueillir toujours mieux et toujours plus. Manière de rappeler que le thème de l'année, l'hospitalité, est plus que jamais d'actualité.
Le Congrès 2026 de l'ABF s'est tenu à Rennes, au Couvent des Jacobins- Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Quoi que cela ait mal commencé. Pas de café d’accueil ni de déjeuner proposés « pour 300 euros la journée… », grince une bibliothécaire non adhérente à l’association. Des exposants échangent sur le prix des stands particulièrement élevés. Et lors de la conférence inaugurale, la sociologue Anne Gotman, autrice du Sens de l’hospitalité (PUF) imagine mal que les médiathèques en fassent une règle de conduite, l’hospitalité étant une rencontre mutuelle de subjectivités où l’arrivant se présente sur le seuil et constitue un danger — hospitalité et hostilité ont la même racine — que l’hospitalité va déjouer, retourner en relation pacifiée.
« Pourquoi voulez-vous aller plus loin que l’accueil, pourquoi l’hospitalité ? La rencontre ne peut se faire qu’occasionnellement ; l’hospitalité inconditionnelle, je ne l’ai rencontrée que dans la situation religieuse, qui demande un don de soi. » Tandis que les bibliothèques relèvent plutôt de l’« organisation : opérer des tris, organiser des flux. Ce n’est pas propice à la rencontre de subjectivités ».
Le fonctionnement de l’hospitalité, pour la sociologue Anne Gotman
L’hospitalité implique un rapport asymétrique : celui qui accueille a une maison, celui qui est accueilli n’en a pas. L’un est chez lui, l’autre non, est en position de subordonné. C’est le maître de maison qui fixe les règles de fonctionnement, l’accès aux ressources, les zones autorisées ou non. Si tu es à Rome, vis comme les Romains.
Mais l’étranger est un curieux prisonnier. Car le maître de maison a des obligations envers son hôte : il lui doit honneur, égards, respect, aide et surtout protection. L’étranger est donc à la fois prisonnier et seigneur. Il devient membre temporaire de la communauté.
Avec des risques de débordements : lorsque le maître est intolérant, ou l’hôte indélicat. Ou à l’inverse quand le maître de maison se déleste de sa position dominante (« fais comme chez toi ! ») ou quand la place de l’hôte est revue à la hausse (« ce soir, c’est moi qui fais la cuisine ! »). Jusqu’où réviser sa position ?
Il y a de plus en plus d’étrangers, du fait de notre condition urbaine : en ville, on ne croise que des étrangers. Et du fait de la prolifération des organisations, qui constituent des mondes en soi, comme l’illustre le nombre de guichets, le nombre de portails que l’on doit franchir, de zones à pénétrer. Notre vie est tissée de liens avec des étrangers, c’est pour cela qu’il faut sans cesse créer du lien social.
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Pour Raphaëlle Gilbert, cheffe du service Études et recherche à la Bibliothèque publique d'information, l’hospitalité est un « horizon éthique ». « Beaucoup de lieux nous accueillent, mais ceux qui offrent l’hospitalité sont plus rares. Quiconque a accueilli en bibliothèque connaît cet art du dilemme, des situations de tension. L’autre est parfois cette personne qui nous dérange, nous ébranle, et ne se conforme pas aux attentes. On est confrontés tous les jours à la volonté d’ouvrir plus nos portes, et celle d’imposer des règles », résume-t-elle sur scène.
« Faites comme chez vous » ?
Nombre d’établissements osent basculer vers l’idéal du « faites comme chez vous ». À Bazouges-la-Pérouse (Ille-et-Vilaine), les habitants se servent en boisson chaude, jardinent, ont même aidé à monter les murs de brique. La médiathèque de Landerneau a quant à elle raconté tout le processus pour augmenter sa fréquentation et le temps resté sur place. Un mouvement global : depuis 2019, la fréquentation des bibliothèques territoriales françaises a progressé d’au moins 25 %, a souligné le ministère de la Culture. Dans un atelier sur le puzzle, les professionnels vont jusqu’à se remuer les méninges pour choisir les tables, chaises et accessoires les plus confortables, hissant le visiteur sur un piédestal.
L'Échappée ludo médiathèque, Herblay-sur-Seine, Prix Livres Hebdo de l’Espace intérieur, un exemple d’accueil réussi
Avant, c’était une médiathèque aux premier et deuxième étages d’un bâtiment sans ascenseur. Aujourd’hui, la ludo-médiathèque d’Herblay-sur-Seine, prix Livres Hebdo de l’Espace intérieur, se déploie sur 2 200 m2 et 5 000 m2 de jardin clos, et a accueilli 170 000 personnes en 2025. Cette année promet un chiffre plus grand encore, suite aux buzz sur TikTok pour ce paradis des enfants. Les trois quarts de ses inscrits actifs sont des mineurs. Comment gérer tout ce monde ?
« Les débuts ont été difficiles : on a subi un raz-de-marée », se souvient la responsable Laure Ploux. L’équipe a alors revu l’aménagement en observant la circulation des publics. « On a tout bougé, grâce au mobilier sur roulettes. » En agrandissant les espaces de jeu ainsi que des zones plus calmes. « Quand on agrandit, les usages s’apaisent. Quand on cloisonne, ça explose ! »
Autre étape : « On a institutionnalisé la première visite, à l’aide d’une pancarte à l’entrée : "Nouveau à l’Échappée ? Demandez une visite !" C’est comme une location saisonnière où le gérant propose une visite des lieux, en expliquant leur fonctionnement, avant la remise des clés. Ça a considérablement diminué les conflits entre bibliothécaires et usagers ou entre usagers », poursuit la ludo-bibliothécaire.
Enfin, le personnel a été formé à la communication bienveillante. « On ne dit pas à l’enfant "ne cours pas !", mais "je préfère que tu marches". Être positif et bienveillant permet de faire respecter les règles plus efficacement. » Et de résumer : « Plutôt que d’être dans la surveillance, nous accompagnons l’enfant dans l’exploration de son environnement. Aujourd’hui, plusieurs m’appellent tata. C’est un accueil intensif, fatigant, mais à la fin de journée, je suis heureuse ».
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Mais les voilà également obligés d’imposer des règles et des sanctions, avec nombre de difficultés. Les bibliothécaires ont également été mis face à un objectif qui semble inatteignable : que chaque lecteur se reconnaisse dans ce qui est proposé à la médiathèque. Faut-il par exemple accepter les livres de développement personnel, qui permettent a priori au visiteur d’atteindre un état de bien-être, ce qui rejoint la notion d'hospitalité ? Problème pointé lors de la conférence sur le sujet : des ouvrages de médecine controversée ou écrits par un coach sont scientifiquement douteux. Une bibliothécaire crie à la « censure ». Dans ce cas, tout choix est une censure, lui est-il rétorqué.
Finalement, que doit être la bibliothèque ? le débat est symbolisé par l’affiche du congrès, signée Fabien Toulmé et commentée par la présidente de l'ABF Hélène Brochard. Une femme aux cheveux gris, est-ce la bibliothécaire, ou bien cet homme à lunettes… ? Cliché, désuet ? « Nous assumons le choix de laisser carte blanche à un auteur, d’accepter sa liberté de création. Nous sommes cette variété de lieux, de profils, de bibliothèques. Ce qui nous lie, c’est l’accueil des publics dans toute leur diversité. Sans recettes magiques universelles. Comme pour l’affiche, nous ne sommes pas obligés d’être d’accord tout le temps sur tout ! »
L'ouverture du Congrès de l'ABF 2026 à Rennes par CycloBiblio, les bibliothécaires à vélo- Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
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Des marges de progrès
Ce qui fait l’unanimité : l’accessibilité insuffisante des bibliothèques par les personnes en situation de handicap. « Moins de 2 % des médiathèques respectaient leurs obligations légales en matière de publicité sur leur accessibilité numérique », a pointé Jérôme Belmon, chef du département des bibliothèques au ministère de la Culture, qui travaille à la mise en place d’« un dispositif qui testera régulièrement les outils informatiques proposés sur le marché ».
Finalement, ressort de ce congrès la reconnaissance de la place sociale centrale des bibliothèques. « Rôle subi ou choisi ? », interrogeait une table ronde. Les interventions de politiques (« Les bibliothèques ont un rôle de lutte contre l’enfermement, un rôle que nous voulons renforcer », dixit Maud Lénée-Corrèze, conseillère municipale déléguée à la Lecture publique de Rennes Métropole, rejointe par Guillaume Robic, conseiller régional de Bretagne : « Nous serons attentifs aux échanges à venir ») montrent combien les médiathèques sont attendues au tournant.
La livrerie des Jacobins a souhaité bienvenue aux bibliothécaires rassemblés en nombre à Rennes pour le Congrès 2026 de l'ABF- Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
