À la suite de la tribune interprofessionnelle parue dans Le Monde du 12 décembre dernier, signée par près de 50 organisations et fédérations du livre, le réseau Relief a lancé une pétition dont l'objectif est d'interpeller les parlementaires sur le décalage entre les effets d'annonce ministériels et les coupes budgétaires. Carine d'Inca, présidente du réseau Relief et par ailleurs Cheffe de projet du Printemps du livre de Grenoble, revient sur cette mobilisation inédite.
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Livres Hebdo : Vous alertez depuis plus d'un an sur la situation budgétaire des festivals littéraires. Où en est-on aujourd'hui ?
Carine d’Inca : Nous avions déjà alerté l'an dernier au moment du Festival du Livre de Paris sur une situation critique : nos budgets publics stagnent depuis plusieurs années, ce qui au regard de l'augmentation du coût de la vie revient à une baisse réelle. Dans le même temps, nous nous devons de suivre la grille de rémunération proposée par la Charte des auteurs jeunesse, reprise par le CNL et la Sofia, qui évolue tous les ans en fonction du coût de la vie. La nécessité de rémunérer les auteurs est à l'origine même de la fondation de Relief mais dans le même temps, tous nos frais augmentent : restauration, train, hébergement, technique, sécurité… Nous étions déjà contraints de faire des choix : réduire nos programmations ? Renoncer à la gratuité des rencontres ? Augmenter les prix des lectures - spectacles ? Moins payer les équipes ? C'est une impasse, car pour la plupart les festivals fonctionnent en statut associatif et fidéliser les équipes qui se professionnalisent d'année en année est indispensable à la pérennité des projets.
« Le budget n'est pas voté, mais les DRAC anticipent déjà une baisse des aides »
Quelles coupes budgétaires prévues dans le PLF 2026 vous préoccupent ?
Globalement, c'est une baisse de 25 % du portefeuille de la Culture pour le livre, mais il y a une enveloppe particulièrement touchée, réduite de 58 % : celle intitulée Développement des collections et de la lecture. Cette enveloppe finance les budgets d'acquisition des bibliothèques, notamment pour diversifier leurs collections, aller chercher des petits éditeurs, des voix émergentes. Sans ces achats, ces ouvrages n'ont aucune chance d'être demandés. C'est aussi cette enveloppe qui finance les actions culturelles : invitations d'auteurs, ateliers, démarches vers les publics éloignés. C'est le cœur même des missions des bibliothèques comme des festivals qui est fragilisé. Elle sert également à financer en partie les accueils d'auteurs dans les librairies indépendantes labellisées par le CNL. C'est inquiétant pour ce qu'on imagine de la société de demain.
Concrètement, quel impact cela a-t-il déjà sur les festivals ?
Les DRAC (Directions régionales d'action culturelle, ndlr) subissent une baisse de 25 % sur l'ensemble de leur budget, pas seulement pour le livre, mais pour toute la culture. Le livre, qui est déjà le plus petit des enfants des politiques culturelles, va en pâtir rapidement. Ma collègue du Festival du premier roman de Chambéry a reçu un courrier de la DRAC lui annonçant qu'elle n'était pas sûre de pouvoir poursuivre le soutien à l'action culturelle qu'elle mène toute l'année, soit environ 18 000 euros de moins. Quand nos budgets tournent autour de 300 000 à 400 000 euros pour inviter une cinquantaine d'auteurs, c'est énorme. Elle a également reçu un message de la Scam lui indiquant que celle-ci ne pourrait pas la soutenir cette année. Si le CNL et la Sofia font de même, que fait-on ? Certaines collectivités s'interrogent déjà sur le devenir de leur festival. Le budget n'est pas voté, mais les DRAC anticipent déjà en écrivant qu'elles ne sont pas sûres de pouvoir soutenir les projets.
« Faire contribuer le public est antinomique avec notre volonté de travailler à la démocratisation de l'accès à la lecture »
Les collectivités territoriales peuvent-elles compenser ces baisses ?
Non, c'est impossible. Les collectivités territoriales, qui sont très souvent les premiers financeurs des festivals, ne pourront pas compenser. Elles sont elles-mêmes étranglées par la stagnation des dotations d'État depuis plusieurs années, à quoi s'ajoute la contribution demandée par ce budget pour réduire la dette. C'est assez inquiétant. Il est certain que des festivals seront amenés à disparaître. Chaque structure devra faire des arbitrages : réduire la programmation, faire moins de lectures, Et nous avons très peu de marge de manœuvre en termes de billetterie. La plupart de nos propositions sont gratuites. Ce qui est payant, ce sont souvent des formes de spectacle dans des salles, ce qui est déjà beaucoup dans l'univers de la lecture publique où règne la gratuité. Faire contribuer davantage le public est antinomique avec notre volonté de travailler à la démocratisation de l'accès à la lecture.
Quelle est la suite de votre mobilisation ?
Trois jours après le lancement de la pétition, nous avons dépassé les 9 000 signatures. Nous ne nous attendions pas à ce que cela prenne si vite. Tout le monde du livre se mobilise, ce qui est assez rare. En général, nous nous mobilisons autour de valeurs, comme pour la libération de Boualem Sansal. Là, pour une fois, c'est pour alerter collectivement les citoyens sur une question inquiétante pour l'avenir de notre société. Et les auteurs, avec qui les festivals travaillent en grande complicité, sont particulièrement impliqués. Il est vrai qu'après le rejet au parlement de la proposition de loi sur le statut d'artiste-auteur, la situation est particulièrement périlleuse pour toutes celles et ceux pour qui les interventions avec les publics constituent un indispensable complément de revenu. C'est ce dernier rempart contre leur paupérisation qui s'effondre.
Nous poursuivons la réflexion avec nos instances partenaires, le CNL, le ministère de la Culture (DGMIC) et la Sofia. Nous avons eu plusieurs rencontres depuis notre alerte au Festival du Livre de Paris 2025 pour essayer de maintenir cette ligne assez originale en France de festivals financés par l'argent public. Nous espérons poursuivre avec eux la réflexion, mais dans le contexte du budget 2026, quelles marges de manœuvre et d'intelligence collective aurons-nous encore ?
Notre démarche dénonce le décalage abyssal entre le discours - la ministre de la Culture et le ministre de l'Éducation nationale ont annoncé à Montreuil un plan sur dix ans pour développer la lecture - et la réalité des moyens. Sans moyens pour accompagner ce plan, je ne sais vraiment pas comment nous mettrons des livres partout.
