Bibliothèques

Bibliothèques : un vaisseau amiral pour Rio

Bibliothèques : un vaisseau amiral pour Rio

Après avoir investi les favelas, les bibliothèques-parcs s’installent dans le centre de la deuxième ville du Brésil avec un bel établissement de 15 000 m2. Ce dernier donne pour la première fois une tête au réseau qui comptera à terme une vingtaine de bibliothèques dans tout l’Etat de Rio de Janeiro.

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Par Véronique Heurtematte,
Créé le 20.03.2015 à 00h00,
Mis à jour le 20.03.2015 à 00h15

C’est un beau bâtiment de 15 000 m2 à la façade vitrée qui ouvre sur l’avenida Presidente-Vargas, en plein cœur de Rio de Janeiro, à deux pas de la gare Central do Brasil. Ouverte le 29 mars 2014, il y a tout juste un an, la Biblioteca Parque Estadual est le quatrième établissement du programme de bibliothèques-parcs de l’Etat de Rio à voir le jour.

Né en Colombie à partir des années 2000, ce concept repose sur l’utilisation de la culture comme levier de changement social et outil de lutte contre la violence. L’Etat de Rio a commencé à le déployer en 2010. Trois établissements, à la fois bibliothèques, centres culturels et centres sociaux, ont vu le jour pour desservir les populations locales dans les favelas de Manguinhos, Niterói et Rocinha. La Biblioteca Parque Estadual est le premier établissement de ce programme à être situé non pas dans une favela mais en plein cœur de la ville où elle offre un service de lecture publique moderne inédit jusque-là pour les Cariocas.

Sans discrimination

Dans les grands espaces clairs où dominent le blanc et le bois naturel, les usagers ont accès à 200 000 livres, 20 000 films, 200 ordinateurs, 200 places assises. La bibliothèque dispose d’un café, d’un auditorium, de salles polyvalentes, d’un espace presse, de cabines semi-ouvertes pour visionner des films, et même d’un "espace d’oisiveté" où l’on peut s’installer dans de grands fauteuils en rotin pour contempler la cour intérieure agrémentée d’une fontaine contemporaine. "Les bibliothèques doivent être des espaces offrant une pause dans notre vie quotidienne frénétique, des lieux où l’on puisse se laisser aller à rêver, à divaguer", plaide Vera Saboya, qui fut l’initiatrice du programme des bibliothèques-parcs à l’époque où elle occupait le poste de directrice du livre au secrétariat à la Culture de l’Etat de Rio, avant de prendre la direction de la bibliothèque-parc Estadual.

Si la nouvelle bibliothèque bénéficie d’un environnement très différent de celui des trois établissements installés au cœur des favelas, elle a dû néanmoins faire face à des problèmes de comportement de la part de ses usagers, vol de matériel, attitude indécente ou violente. A tel point que la directrice, bien que défendant farouchement la vision de la bibliothèque comme une place publique ouverte à tous sans discrimination, s’est résolue à demander conseil aux représentants de la police. "Cela a donné lieu à des échanges très intéressants, sourit Vera Saboya. Je leur ai dit qu’on ne refuserait jamais l’entrée à quelqu’un. En même temps, nous sommes juste à côté de la gare Central do Brasil, haut lieu de la prostitution et de la délinquance. Le chef de la police nous a trouvés très naïfs !" Mais touchés par cette démarche humaniste, les policiers viennent depuis faire bénévolement des petits tours à la bibliothèque après leur service ou pendant leur pause déjeuner pour calmer les esprits fâcheux et signaler les personnes louches au vigile !

La bibliothèque est également le lieu d’élection des sans-domicile fixe qui viennent y dormir dès l’ouverture, ce qui a conduit l’équipe à entamer un travail avec les associations locales vers lesquelles elle réoriente les SDF. Constatant que certains usagers passaient la journée affalés devant des films d’action, le personnel a décidé de remplacer les titres commerciaux en rayon par une sélection plus exigeante. "Au début, ils n’étaient pas très contents, s’amuse Vera Saboya. Mais ils continuent à venir et à regarder les films disponibles."

Un programme qui braque les bibliothécaires

La bibliothèque offre plusieurs activités originales, comme le "PalavraLab", laboratoire de la parole, qui propose aux participants d’entrer dans les textes en les mettant en scène. Une expérience entamée à la bibliothèque de Manguinhos. "Travailler la littérature à l’oral était un moyen de séduire des jeunes des favelas qui ne lisent pas et dont le vocabulaire s’appauvrit de manière préoccupante, raconte Vera Saboya. On s’est rendu compte que les livres de théâtre qui n’étaient jamais empruntés ont commencé à sortir."

La bibliothèque-parc Estadual a également pour mission d’être la tête du réseau des bibliothèques-parcs. "Nos animations s’inscrivent désormais dans un projet de réseau", confirme Mônica Behague, directrice de la bibliothèque-parc de Rocinha. Dans cette favela, la plus grande du Brésil avec ses quelque 100 000 habitants sur 143 hectares, la bibliothèque joue un rôle culturel et éducatif capital, en particulier auprès des jeunes. "Nous invitons des écrivains de la favela, mais aussi des auteurs extérieurs car nous voulons encourager la diversité et ne pas vivre repliés sur la communauté ", explique Mônica Behague.

Le programme des bibliothèques-parcs, porté par l’Etat de Rio, devrait s’étoffer considérablement dans les années à venir avec une bibliothèque dans chacune des huit régions de l’Etat, et sept autres en renfort dans les secteurs à forte population. Quinze nouveaux établissements devraient donc voir le jour en tout, en plus des quatre existant déjà à Rio.

Des difficultés restent cependant à surmonter pour y parvenir. La première est la baisse de 30 % qu’a subie, comme les autres secteurs, le secrétariat à la Culture de l’Etat de Rio. La seconde est la fronde très virulente lancée en 2013 par l’association régionale des bibliothécaires, dont la formation au Brésil reste très technique et peu ouverte aux concepts bibliothéconomiques modernes. Motif : une loi fédérale stipule que les bibliothèques des villes de plus de 100 000 habitants doivent être dirigées par un bibliothécaire. Or les directeurs des bibliothèques-parcs de Rio ne sont pas des bibliothécaires, mais des professionnels d’autres secteurs culturels, l’une des particularités des bibliothèques-parcs étant de pratiquer une grande diversité dans leurs recrutements afin de répondre aux besoins multiples, éducatifs, psychosociaux, culturels, de leurs usagers.

Rebaptiser les bibliothèques en centres culturels ?

Malgré les nombreuses réunions que le ministère de la Culture a organisées avec l’association, cette dernière a assigné en justice non seulement deux bibliothèques, celle de Manguinhos et celle de Niterói, mais également leurs directeurs respectifs pour exercice illégal de la profession, ce qui fait d’eux, aux yeux de la loi, des criminels. "Cette association freine le développement de la politique d’Etat en faveur du livre et de la lecture, se désole Vera Schroeder, l’actuelle directrice du livre au secrétariat à la Culture de l’Etat de Rio. Nous sommes aujourd’hui dans un climat hostile alors que l’on devrait travailler ensemble dans l’intérêt des lecteurs."

L’une des solutions envisageables serait de débaptiser les bibliothèques pour les appeler centres culturels. "Ce serait dommage car le livre est au cœur du projet", souligne Vera Schroeder. Le verdict de la justice devrait être connu dans les mois à venir.

Flupp : un festival littéraire dans les favelas

Depuis 2012, Flupp (Fête littéraire internationale des périphéries) fait le pari ambitieux de bâtir chaque année un programme autour de la littérature au cœur des favelas. Les principaux objectifs des deux créateurs de ce festival, les écrivains Julio Ludemir et Ecio Salles, sont de faciliter l’accès à la connaissance et à la vie littéraire dans ces quartiers, souvent exclus des grandes manifestations culturelles, de changer le regard des habitants du centre-ville sur les favelas et de valoriser les auteurs locaux avec l’initiative "Flupp Pensa", à la fois programme de formation et concours littéraire qui permet de sélectionner et de publier chaque année les écrits d’une quarantaine de jeunes talents. Des objectifs qui rejoignent ceux des bibliothèques-parcs avec lesquelles le festival collabore régulièrement, comme à Rocinha, où la bibliothèque a accueilli en 2013 l’événement de clôture du festival. "Les gens voient les favelas comme l’espace de l’absence, nous expliquait Ecio Salles lors de notre rencontre à Rio de Janeiro début mars. Absence d’écoles, de services culturels, de salubrité, ou comme l’espace de la violence. Nous, nous défendons l’idée que les favelas sont aussi l’espace de la création, de la production artistique et littéraire, de la solidarité, de l’intelligence." La prochaine édition se tiendra du 4 au 8 novembre à Babilônia, une favela qui s’est développée à deux pas des quartiers chics de Copacabana et de Leme. Le festival fêtera les 450 ans de la fondation de Rio, l’occasion d’imaginer ce que sera la ville dans cinquante ans. Il recevra une centaine d’auteurs brésiliens et étrangers ainsi que la deuxième Rencontre internationale de slam. Le festival accueille en moyenne 5 000 visiteurs par jour.


20.03 2015

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