Roman

Bessora, « Les orphelins » (Lattès) : La séparation

Bessora. - Photo © ANTOINE FLAMENT

Bessora, « Les orphelins » (Lattès) : La séparation

À partir d'un événement historique trop méconnu, Bessora tisse l'ample parcours de Wolf et Barbara, jumeaux qui passeront leur vie écartelés entre deux exils. Tirage à 4000 exemplaires.

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Par Olivier Mony,
Créé le 06.03.2021 à 11h00,
Mis à jour le 08.03.2021 à 19h19

C'est un fait historique recouvert par l'oubli ou la honte (même s'il a fait l'objet en 2011 d'un très beau documentaire, diffusé sur Arte, de la cinéaste Regine Dura). Le 8 septembre 1948, un paquebot jette l'ancre en Afrique du Sud dans le port du Cap. En descendent quatre-vingt-trois enfants allemands, tous orphelins, garçons et filles âgés de 2 à 14 ans. Certifiés parfaitement aryens, sans sang juif, polonais ou autres, protestants, ils ont été choisis par une organisation locale, la Dietse Kinderfonds, pour être adoptés par des familles blanches sud-africaines dans le but de renforcer par leur seule présence l'apartheid qui vient d'être mis en place. Pureté de la race, pureté idéologique, ils sont comme un « complément » exilé au projet nazi dont leurs vrais parents sont morts et auquel souscrit pour l'essentiel le nouveau régime de Johannesburg.

Cet « ici » et cet « ailleurs », ces fuyantes identités constituent l'essentiel des thèmes et surtout du climat de toute l'œuvre de la romancière franco-helvéto-gabonaise Bessora. Née quelque part, c'est toujours de ces frontières mouvantes qu'elle écrit. Peut-être ne l'a-t-elle jamais aussi bien fait, en tout cas de manière aussi romanesque et accomplie, que dans ce nouveau livre, Les orphelins, qui signe son arrivée sous la bannière des éditions Lattès, sorte de vaste fresque intimiste née de la terrible et nécessairement tragique histoire de ces enfants allemands devenus pour la « bonne » cause afrikaners.

Ce serait donc l'histoire de deux d'entre eux. Wolf et Barbara. Ils sont jumeaux, nés en 1940, leur père est tombé sur le front russe ; de leur mère, ils ne savent rien. À leur arrivée en Afrique du Sud, ils sont adoptés par une riche famille de propriétaires terriens composée de la mère, Michèle, une femme confite en dévotion et stérile à tous points de vue, du père, Lothar, un entrepreneur dont la lâcheté n'a d'égale que son indifférence profonde à tout ce qui l'entoure, et aussi du grand-père, Jacob, propriétaire du domaine, figure tutélaire de sa communauté pour qui « Noirs » et « communistes » sont deux mots synonymes... C'est peu dire que pour les deux gamins le dépaysement est rude et bientôt la souffrance, terrible. Mais autant Wolf n'aura de cesse de retourner vers ses origines, de fuir cet « antre du diable », autant Barbara, même si son malaise n'est pas moins fort, essaiera (sans grand succès) de s'en accommoder. Les années passeront, il y aura des fugues, des fuites, des amitiés interdites et finalement, toujours, l'ombre de secrets enfouis et celle de la mort présente partout.

Bessora mène ici son affaire romanesque de main de maître. Elle fait sentir avec une infinie compassion et la colère qui l'accompagne toute cette tragédie d'exils successifs, d'un bout à l'autre du monde, d'un bout à l'autre de soi. Peut-être parce qu'au fond, il n'est de vérité dans le cœur des hommes que romanesque...

Bessora
Les orphelins
Lattès
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 20 € ; 360 p.
ISBN: 9782709668330

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