Un poète-né. Ben Lerner est un peu la coqueluche de la scène littéraire américaine, non point branchée mais universitaire. Né en 1979 à Topeka, Kansas, l'enfant du Midwest a transposé son expérience dans son troisième roman, L'école de Topeka (Bourgois, 2022), dont les héros, la famille Gordon, présentent peut-être quelques similarités avec la sienne. Le père de Ben Lerner, Steve, est psychologue, auteur de chansons et de films, sa mère, Harriet, psychologue et enseignante. Ben est lui-même professeur émérite de littérature anglaise au Brooklyn College de New York, et sa femme, Ariana Mangual Figueroa, professeur de sciences du langage et spécialiste des cultures hispaniques. On n'ose imaginer le niveau des conversations le dimanche dans une telle famille d'intellos !
Pur produit culturel, la poésie de Ben Lerner est sophistiquée, cérébrale, tout en se revendiquant ancrée dans le quotidien de l'auteur, avec ses obsessions (l'emprise vampirique des technologies), ses peurs (la maladie), mais aussi ses bonheurs, comme la naissance de ses deux filles, Lucia et Marcela, à qui Les lumières, son quatrième recueil, est d'ailleurs dédié.
Certains des plutôt longs poèmes, souvent segmentés en sections numérotées sans qu'on puisse établir forcément un lien entre chacune, font aussi référence à d'autres artistes, peintres, plasticiens et surtout poètes. Comme Walt Whitman, l'incontournable classique de la poésie américaine. Ce qui est assez cocasse, puisque l'auteur de l'illustre Feuilles d'herbe était un autodidacte, anarchisant, qui fit scandale en son temps. Rien à voir avec Lerner, si ce n'est la recherche formelle, le travail sur le poème même.
On a l'impression que chaque texte est le fruit d'un télescopage, d'un travail de collage, d'une élision de plusieurs épisodes contextuels, de façon à ne nous livrer que des bribes d'histoire. Au lecteur d'essayer d'imaginer le reste. Par exemple, dans « Les lumières », poème titre du recueil, quels sont ces drones qui survolent le mariage de Kyle, et qui est Kyle ? Que fait le narrateur à Paris avec son ami Bobby qui vient de perdre sa mère ? Et les lumières dans le ciel sont-elles le fait d'extraterrestres ? Là, on est dans X-Files, et l'on se rapproche de Whitman, grand allumé mystique.
La poésie de Ben Lerner se distille, se remâche et doit s'apprivoiser. Ses romans sont plus accessibles. Son nouveau, qui vient de sortir aux États-Unis, paraîtra chez Bourgois en 2027.
Les lumières
Christian Bourgois
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Virginie Poitrasson et Violaine Huisman
Tirage: 1 000 ex.
Prix: 17 € ; 128 p.
ISBN: 9782267057669
