Dans un marché de l’illustré en difficulté, Steinkis fait bien mieux que résister. L’éditeur de BD de non-fiction, qui fête cette année ses 15 ans d’existence, a d’ailleurs réalisé sa meilleure année en 2025, réalisant un chiffre d’affaires de 1,040 millions d’euros, en augmentation de 25 % comparé à ceux de 2024 et 2021. Derrière ces résultats probants, une stratégie dévoilée dans nos pages l’an dernier qui récolte ses fruits aujourd’hui.
« Moins de titres, un meilleur chiffre d'affaires »
Le premier levier est radical : réduire la voilure. Quand Anne-Charlotte Velge prend les rênes éditoriales de Steinkis il y a trois ans, aux côtés du dirigeant fondateur Moïse Kissous, la maison publie 25 nouveautés par an. Aujourd'hui, la production est ramenée à 20 nouveautés par an. Un resserrement délibéré, qui n'a pas pénalisé les revenus — au contraire.
« Moins de titres, un meilleur chiffre d'affaires — c'était ce qu'on visait depuis le début. C'est pour nous un indicateur clé de la bonne trajectoire entreprise il y a plusieurs mois », résume à Livres Hebdo la directrice éditoriale. La logique est celle d'une maison indépendante qui s'assume comme telle : chaque livre doit être bien accompagné, les auteurs suivis dans la durée, les moyens humains et financiers concentrés plutôt que dilués. « Si on veut tenir en tant qu'indépendant aujourd'hui, il faut éviter le maximum de déperditions de ressources », dit-elle.
Cette discipline interne tranche avec les difficultés que traversent plusieurs acteurs du secteur. Les Humanoïdes Associés ont connu des turbulences significatives, la maison de BD associée, La Boîte à Bulles, a fermé ses portes et d’autres structures comme Ça et là ou Petit à petit sont en difficulté. En cause, la surabondance de titres, notamment dans le segment de la non-fiction, qui a saturé les tables des libraires.
« Il y a eu des maisons qui se sont lancées dans la non-fiction sans forcément avoir le savoir-faire narratif. La non-fiction, quand ce n'est pas bien fait, c'est un peu rêche », observe Anne-Charlotte Velge. Elle pointe aussi l'afflux d'éditeurs généralistes qui ont investi le territoire de la bande dessinée sans en maîtriser les codes : « N'importe qui n'est pas éditeur de BD. C'est un savoir narratif, une manière d'accompagner les auteurs, de travailler le scénario, le dessin, les couleurs — une expertise que tout le monde n'a pas. »
S'ouvrir vers l'extérieur : la stratégie des coéditions
Le deuxième axe est celui de l'ouverture. Steinkis a noué deux partenariats structurants qui élargissent à la fois ses lignes éditoriales et ses réseaux de diffusion. Le premier, avec les Éditions La Découverte (du groupe Editis, qui est également le diffuseur-distributeur de Steinkis via Interforum), a donné naissance à la collection « Steinkis-Zone », lancée en novembre 2025. La collection vise l'essai en bande dessinée — un registre délibérément distinct de la BD-reportage ou de la biographie qui constituent le fonds historique de Steinkis. Premier titre paru : On ne naît pas mec de Shyle Zalewski et Daisy Letourneur, suivi en février 2026 de Sex Friends de Colin Atthar et Richard Mèmeteau, et en fin d'année, d'une adaptation de Propaganda d'Edward Bernays, par Françoise Ruscak et Maxime Belloche.
L'intérêt de ce partenariat dépasse le catalogue. « Zone est une collection très installée chez les libraires généralistes. Pour eux, l'alliance Steinkis-Zone faisait sens : ça leur permettait de mettre de la BD dans leur rayon sciences humaines », analyse Anne-Charlotte Velge. Le travail de prospection a été mené conjointement avec La Découverte pour croiser les fichiers de libraires dynamiques de chaque maison — un effort de mutualisation commerciale concret.
Le second partenariat, avec Mediapart, génère une coédition de BD d'investigation. La collection a déjà trois titres en production. Premier ouvrage attendu en octobre 2026 : L'École des privilèges, sur les inégalités entre enseignement public et privé, conçu avec le pôle éducation du média. Les deux suivants paraîtront en 2027. La tension créatrice entre les deux structures est assumée : « Mediapart est dans l'actu chaude. Nous, on travaille sur des sujets qui doivent vivre en librairie cinq à dix ans. On est dans la prise de recul », explique la directrice éditoriale.
Sur le terrain avec les libraires : « événementialiser » pour convertir
Steinkis s'appuie historiquement davantage sur les libraires généralistes que sur les librairies BD spécialisées — les lecteurs entrant dans le catalogue par le sujet traité plutôt que par le médium. Ce positionnement suppose une relation entretenue avec soin. La maison a relancé Passerelle, sa newsletter à destination des libraires, bibliothécaires et professionnels du livre, sous forme numérique thématisée : trois titres mis en avant par numéro, un édito signé Anne-Charlotte Velge, et des interviews d'auteurs.
Mais c'est sur la politique événementielle que Steinkis opère un vrai changement de méthode. Fini les tournées de dédicaces dispersées. L'approche est désormais celle de l'ancrage territorial : identifier un ou deux événements par ville, mobiliser conjointement la librairie et le tissu associatif local. « On essaie de créer des synergies entre acteurs locaux. Si on fait un événement à Bordeaux, on mobilise la librairie, la bibliothèque départementale, les associations du territoire », détaille la directrice. Les résultats parlent : lors d'une rencontre organisée par la librairie Durance à Nantes autour de Les femmes ne meurent pas par hasard, 70 personnes étaient présentes. « En BD, les gens achètent un livre pour eux et un pour l'offrir. Une fois qu'ils sont là, c'est bon », constate-t-elle.
La pagination comme variable d'ajustement économique
Sur la question du prix de vente — fourchette maintenue entre 20 et 24 € pour l'essentiel du catalogue —, Steinkis joue l'équilibre entre fabrication, rémunération des auteurs et accessibilité au lecteur. La variable centrale est la pagination : réduire le nombre de pages permet de comprimer les coûts de création sans dégrader la qualité. « Ce qui coûte cher, c'est financer la création. Si on veut maîtriser le prix de vente, il faut serrer les paginations », résume Anne-Charlotte Velge. Une exigence que partagent désormais les auteurs eux-mêmes, estime-t-elle. « L'idée, c'est que chaque page soit indispensable à la progression du récit ».
La maison pratique aussi le prix stratégique au cas par cas. Le Chœur des Sardinières de Léah Touitou et Max Lewko, sur la grève des sardinières de 1924, a ainsi été commercialisé à 20 € — en dessous de l'équilibre éditorial prévisionnel — sur recommandation du directeur commercial, Benoît Frappat. Les chiffres de vente lui ont donné raison.
Une collection poche à 10 € complète le dispositif, réservée aux titres ayant dépassé 15 000 exemplaires en grand format pour démocratiser l'accès au fond de catalogue sans cannibaliser les nouveautés.
Le Fauve Jeunesse d'Angoulême décerné en janvier 2025 à Retour à Tomioka de Laurent Galandon (Jungle, la maison BD - Jeunesse du groupe) a amplifié une dynamique déjà engagée. « Il y a des synergies : si l'un se porte bien, tout le groupe en bénéficie, malgré nos publics différents », note Anne-Charlotte Velge. Une cohésion d’équipe que la directrice éditoriale cite elle-même comme premier facteur explicatif du contre-marché réussi de Steinkis — avant la rigueur budgétaire, et avant l'ouverture vers l'extérieur.
