[Asterix] Ferri et Conrad : "Adrénaline veut tracer sa propre voie" | Livres Hebdo

Par Nicolas Turcev, le 23.10.2019 à 20h34 (mis à jour le 23.10.2019 à 21h00) Entretien

[Asterix] Ferri et Conrad : "Adrénaline veut tracer sa propre voie"

Jean-Yves Ferri et Didier Conrad - Photo LIVRES HEBDO

Les héritiers de Goscinny et Uderzo font paraître, le 24 octobre, le 38e tome d’Astérix, La fille de Vercingétorix. Un album tempétueux et profus, à l’image de son héroïne, Adrénaline. Rencontre.

Dans la Fille de Vercingétorix (Albert René, 24 octobre), leur quatrième album en duo depuis le passage de relai d’Uderzo, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad électrisent le village d’Astérix avec l’arrivée d’une adolescente hors-norme. Soit Adrénaline, la fille cachée du perdant de la bataille d’Alésia, une jeune au tempérament de fer que ses gardiens du F.A.R.C. ("Front Arverne de Résistanche Checrète") préparent à endosser le rôle de meneuse du peuple gaulois.
 
Fugueuse récidiviste, l’héritière préfèrerait toutefois pouvoir vivre à sa manière, loin de la violence abrutissante de ses comparses et de leur appétit de carnivore pour le sanglier. Confiée à Astérix et Obélix chargés de la protéger des espions romains, l’héroïne fera tout pour se glisser hors des cases dans lesquelles les adultes veulent la ranger, quitte à s’allier avec des pirates de mauvaise vertu.

Fan de sixties
 
Farouchement anti-guerre, végétarienne, rebelle par principe, Adrénaline irrigue ce 38e tome d’Astérix d’une série de pulsations sixties, la décennie adolescente par excellence, et celle qui a vu naître les irréductibles. Relégués au second plan, Astérix et Obélix observent avec inquiétude et bienveillance, en parents de substitution, les frasques de leur protégée, bien impuissants à l’empêcher de s’émanciper de la tutelle du vieux monde.
 
De quoi ringardiser un village certes prévenant et attachant, mais tragiquement de plus en plus en retard sur son temps, presque au bord de l’effacement. D’une certaine façon, Ferri et Conrad parviennent à remplir leur contrat et à rafraichir le contenu d’Astérix. A ceci près qu’en même temps, ils soulignent l’obsolescence du contenant, soit un village Potemkine dont les figures mythiques, les Abraracourcix, Panoramix et consorts, ne peuvent plus que hanter les coulisses.
 
A quelques jours du plus gros lancement de l'année (2 millions d'exemplaires en France), nous avons rencontrés les auteurs, au siège d’Hachette Livre, pour évoquer avec eux leur méthode de travail, leur relation avec le gardien du temple Albert Uderzo et leurs plans pour la suite.
 
L’héroïne de l’album, Adrénaline, est une adolescente indépendante, rebelle, qui subvertit les attentes des hommes qui l’entourent. Aviez-vous le mouvement #Metoo en tête lorsque vous avec conçu le personnage ?
 
Jean-Yves Ferri : Non, c’est plutôt lié à notre désir d’avoir une adolescente dans le rôle principal. On s'est dit qu'une fille dans le village, ça allait faire des remous, tout simplement. Après le reste a suivi. Elle est certes la fille de Vercingétorix, mais elle veut tracer sa propre route, c’est une adolescente comme une autre.
 
Sur cinq millions d’exemplaires tirés, trois sont destinés à l’export. Réfléchissez-vous à l'audience internationale et aux différents sensibilités culturelles lorsque vous concevez les albums ?
 
J-Y. F. : Cela entre en ligne de compte sur certains points. On peut nous dire, à propos de tel ou tel élément, qu’il ne sera pas compris dans tel pays. Par exemple sur le choix des personnalités caricaturées, on ne peut pas montrer un artiste peu connu à l’international comme Julien Doré, donc on va plutôt choisir Charles Aznavour [membre de l’équipage des pirates dans cet album].
 
Comment vivez-vous le fait d’être en charge de la plus grosse licence de la BD franco-belge ?
 
J-Y. F. : On essaie d'oublier un peu cet aspect-là. Même s'il est vrai que quand Astérix sort, c'est généralement l'année où l'édition fait un petit bond. (Sur un ton ironique) On n'est pas récompensé pour autant ! On devrait avoir des médailles, tiens. Enfin moi je suis Chevalier des Arts et des lettres donc...
 
Dans une interview au Parisien, Uderzo dit qu’il vous a fait retravailler la moitié de l’album…
 
J-Y. F. : Alors ça c'est une grosse connerie, puisqu'on l'a découvert nous-mêmes dans la presse. Je n'ai aucun souvenir d'avoir refait la moitié de l'album. D'autant qu'à cette période on en était déjà aux trois-quarts.
 
Didier Conrad : Il faut comprendre qu'Uderzo ne supervise pas seulement ce qu'on fait, il supervise tout ce qui est fait autour d'Astérix. Toutes ces choses se déroulent en parallèle. Donc je pense qu'il a dû y avoir confusion entre les scénarios de série, de dessin animé et de film. Parce que je sais que pour un film, il a dû faire retravailler une partie du scénario.
 
 
Uderzo a-t-il été d’emblée réceptif à la trame que vous lui proposiez pour cet album ?
 
D. C. : Non, il a hésité jusqu'au bout. C'est ce qu'il fait d'habitude, puisqu'on lui donne les histoires en séquences de dix pages à peu près, au fur et à mesure. Il les lit, il doute longtemps. Puis quand il voit l’ensemble, en général il est content. Ce processus est normal, je suis dans la même situation. Quand je relis mes originaux pour la première fois, j’ai un sentiment bizarre. Mais quand je parcours l’album imprimé, en couleurs et en petit format, je me rends compte que ça fonctionne. En fait, quand on participe à la création, on se souvient de toutes les pistes narratives ou graphiques qu'on a défriché mais qui n'ont pas été poursuivies. A la relecture, ces éléments qu’on garde en mémoire empêchent d'avoir une vision véritablement synthétique de l’album.
 
J-Y. F. : On ne voit que les éléments qu’on a retirés. On se dit que ça va manquer. Alors qu'en vérité le lecteur n’a pas du tout connaissance de ces composantes. Il n'a aucune idée de la manière dont on a complètement sabordé le projet. (rires)
 
Astérix ne vous éloigne-t-il pas de votre œuvre à chacun ?
 
J-Y. F. : Pour ma part, j'ai tout de même réussi à sortir le tome 6 du Retour à la terre (Dargaud) en mars. Mais, effectivement, ce n'est pas toujours valorisant parce qu'on est souvent ramené au fait qu'on ne fait que poursuivre. Alors qu’Astérix est notre plus gros boulot. C’est ennuyeux, parce qu'on pourrait au moins reconnaître que c'est un travail lourd et complexe, au lieu de nous ramener à l'aspect commercial, comme c’est souvent le cas. C’est un peu injuste puisqu'on s’applique aussi bien sur les albums d’Astérix que sur un projet plus personnel. Et même, cela réclame plus d'attention, parce qu'il faut renouveler en respectant l’univers, comme on a tenté de le faire ici en amenant un nouveau personnage féminin dans le village.
 
Travaillez-vous déjà ensemble sur le prochain album ?
 
J-Y. F. : Non, on discute. On verra. C'est un cas particulier à chaque fois. Il faut que de mon côté je sois à l'aise avec l'idée de scénario. Parfois il va s’agir d’un thème dont on a discuté, parfois je suis obligé de partir de zéro. Il n'y a pas de règles.
 
D. C. : On n'a pas fait assez d'albums pour avoir des règles établies sur la manière de démarrer un nouvel volume. Le premier tome ensemble, Jean-Yves l'a fait complètement à part, moi je suis arrivé après. Pour le deuxième, on a essayé de travailler ensemble mais le processus a été très lourd. Pour le troisième, cela s’est déroulé encore d'une autre façon. Et cette fois, pour La fille de Vercingétorix, Jean-Yves est parti sur un sujet qui était différent de ce dont on avait discuté. Par contre, on a une façon de travailler, une méthode, qui petit à petit s'est rodée. Il y a moins de déperdition d'énergie qu'aux débuts.
 
J-Y. F. : Goscinny parfois trouvait ses idées seul, parfois ils en parlaient à deux avec Uderzo, parfois cela se passait d'une toute autre manière. Par exemple, c'est Georges Pompidou qui a soufflé l'idée d'Astérix chez les Helvètes à Goscinny.
 
D. C. : On attendra donc un mot de Macron pour le prochain album.
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