Working class héroïne. En mai 1979, Margaret Thatcher remporte les élections et devient la première femme à occuper le poste de Premier ministre du Royaume-Uni. Dix mois plus tard, Andrea Dunbar, à peine âgée de 19 ans, allait être la plus jeune dramaturge à être jouée au prestigieux Royal Court Theatre de Londres. Deux femmes, deux faces de l'Angleterre des années 1980... aux antipodes. D'un côté, la Dame de fer se fait la championne du néolibéralisme ; de l'autre, à travers sa pièce autobiographique The Arbor, la jeune autrice témoigne de la misère sociale de ce Nord désindustrialisé dont elle est issue.
Dans Dents noires et sourire radieux, la journaliste et primo-romancière Adelle Stripe fait revivre ce prodige du théâtre des années Thatcher en mêlant à sa narration des verbatim de la dramaturge. Punie par son enseignante d'arts ménagers parce qu'elle n'avait pas apporté les bons ingrédients, la jeune Andrea doit rédiger un devoir, qui se révèle être un réquisitoire à mourir de rire sur l'esprit petit-bourgeois de la cuisine. À 15 ans, elle écrit sa première pièce susmentionnée comme devoir d'anglais. Le prof de théâtre la pousse à poursuivre. Le titre The Arbor fait référence au terrain vague près de la maison qu'habite Andrea -Dunbar avec ses parents et ses sept frères et ses sœurs, au 26 Brafferton Arbor à Buttershaw, une cité HLM de Bradford, dans le Yorkshire de l'Ouest. Le quartier abrite ceux qu'employaient les usines textiles, avant le chômage de masse. « Les gens vivaient en centre-ville avant ça, raconte Dunbar. La ville a rasé leurs maisons après-guerre. Les gens faisaient leurs besoins dans un tas d'ordures, utilisaient de la cendre pour couvrir leurs excréments. » L'œuvre d'Andrea -Dunbar respecte l'unité de lieu, Buttershaw, et reflète son atmosphère de déréliction : « Le sol est toujours mouillé. Et il pleut presque tous les jours. On peut rien porter de joli. On a l'impression d'être loin de tout. À des kilomètres du centre de Bradford. [...] On est coincés ici sans grand-chose à faire. » Sinon les quatre cents coups. The Arbor met en scène les frasques sexuelles d'une ado qui finit par tomber enceinte d'un Pakistanais au sein d'un environnement raciste. Rita, Sue and Bob too, pièce qui sera portée au grand écran et dont elle signe le scénario, se passe encore à Buttershaw.
Dents noires et sourire radieux est saisissant de réalisme, mais non dénué d'une certaine tendresse dans le regard. On est proche des films de Ken Loach, de High Hopes de Mike Leigh. Donnant chair à l'héroïne du livre, Adelle Stripe nous fait entendre la gouaille prolétaire d'Andrea Dunbar - ses observations colorées et mordantes qui rédiment le misérabilisme auquel l'assignait sa condition. Up to a point. Alcoolique, la mère célibataire s'écroule au pub et succombe à une hémorragie cérébrale. Elle a 29 ans.
Dents noires et sourire radieux
Les éditions du Typhon
Traduit de l'anglais par Claire Charrier
Tirage: 3 500 ex.
Prix: 22 € ; 256 p.
ISBN: 9782488685139
