Première classe. On se souvient toujours de sa première fois. Jean Deichel, le narrateur de La solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel, raconte trente ans plus tard son année de stage comme professeur de français dans un collège difficile de banlieue parisienne, à Mantes-la-Jolie. Jeune, brillant mais inexpérimenté, il arrive plein d'attentes, persuadé que l'enseignement est sa vocation. Jean, qui n'a rien fait jusque-là sinon « lire des livres, écouter du rock et boire des bières », comme tout un chacun à 22 ans, bûche : « J'avais préparé mon premier cours dans les moindres détails, rempli des pages de notes [...], j'avais même fait des essais de voix et prononcé quelques phrases devant la glace », comme pour conjurer son inexpérience. Puis il trébuche... Première fois devant les élèves, dans la salle des profs, devant la grille, dans le bureau du proviseur ; premiers faux pas, premières suées, premiers émois amoureux aussi. À cela s'ajoutent la fatigue des trois heures quotidiennes de transports interbanlieues, la précarité financière, et les espoirs, notamment ceux projetés sur sa collègue Sabine, qui s'effondrent comme le reste, peu à peu. On voit alors Jean se replier sur lui-même, fuir le réel et s'enfermer dans un sentiment de solitude que le lecteur éprouve avec lui. Après La solitude Caravage (Fayard, 2019) puis l'essai Notre solitude (Les Échappés, 2021), Yannick Haenel, 58 ans, revient donc par le roman à ce thème autour duquel il ne cesse de tourner. Sans fanfare, sans cascade, l'auteur nous tient par une écriture fine de l'infime, de l'intime, tendue vers l'expérience intérieure. Mais on manquerait l'essentiel si on ignorait qu'avant de cofonder les revues Ligne de risque puis Aventures, avant d'être récompensé par le prix Décembre pour Cercle (Gallimard, 2007), l'Interallié pour Jan Karski (Gallimard, 2009) ou le Médicis pour Tiens ferme ta couronne (Gallimard, 2017). Le chroniqueur de Transfuge et de Charlie Hebdo, agrégé de lettres modernes, a lui-même enseigné. « J'ai été professeur pendant plus de quinze ans. Ça a commencé au début des années 1990. J'étais fou de littérature, mon enthousiasme débordait, j'avais la vocation », disait Yannick Haenel dans un article de Charlie Hebdo en 2021. Une année de stage dans la banlieue nantaise, puis l'enchaînement des collèges en Île-de-France, Villiers-le-Bel, Argenteuil, Louvres et Mantes-la-Jolie, bien sûr. Des ZEP ralliées en RER, les acronymes de la laideur bétonnée. Jean Deichel est un Yannick Haenel de papier. On trouvait déjà le limon du roman à naître dans cet article de 2021. Première classe, grande classe.
La solitude des professeurs est infinie
Gallimard
Tirage: 35 000 ex.
Prix: 21,50 € ; 320 p.
ISBN: 9782073161925
