Histoire de l'édition

Vladimir Dimitrijevic : de l’édition de la dissidence au nationalisme serbe

Vladimir Dimitrijevic - Photo PHOTO SLOBODAN DESPOT

Vladimir Dimitrijevic : de l’édition de la dissidence au nationalisme serbe

Disparu en 2011, le fondateur de L’Age d’homme avait une haute idée de son métier d’éditeur. Ses entretiens avec Gérard Conio paraissent aujourd’hui aux éditions des Syrtes.

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Par Daniel Garcia,
Créé le 24.02.2017 à 00h00,
Mis à jour le 24.02.2017 à 09h41

En quarante-cinq ans d’édition, Vladimir Dimitrijevic a bâti avec sa maison, L’Age d’homme, un catalogue exigeant et faisant autorité dans le domaine slave. Disparu en 2011, son parcours fut peu banal : adulé dans les années 1980, il fut voué aux gémonies la décennie suivante, mais à chaque fois pour des raisons plus politiques que littéraires. Sa mort brutale, dans un accident de la circulation, l’a empêché de laisser des Mémoires et peut-être, du reste, n’aurait-il jamais songé à se livrer à cet exercice narcissique, lui qui aimait dire que son catalogue lui servait de "portrait-robot". Le livre d’entretiens avec Gérard Conio qui paraît aujourd’hui aux éditions des Syrtes, en coédition avec L’Age d’homme, à défaut de combler cette lacune, nous offre de très belles pages sur la conception que Dimitrijevic avait du métier d’éditeur, en même temps qu’il nous éclaire un peu plus sur le personnage.

Réfugié en Suisse

Né en 1934, Vladimir Dimitrijevic décide, à 20 ans, de fuir la Yougoslavie communiste. Il se réfugie en Suisse, où il travaille quelque temps dans l’industrie horlogère, avant de trouver à s’employer dans une librairie, d’abord à Neuchâtel, puis à Lausanne. C’est dans cette dernière ville qu’il fonde, en 1966, sa maison d’édition. C’est aussi à Lausanne qu’il rencontre, en 1972, l’universitaire Gérard Conio, alors en poste à l’université de Bratislava. Gérard Conio traduira, pour lui, des auteurs russes et polonais mais les deux hommes vont surtout se livrer à des échanges qu’ils décident, en 1996, d’enregistrer au magnétophone. Ces échanges, qui s’interrompront à la mort de l’éditeur, étaient destinés à devenir un livre dont Vladimir Dimitrijevic avait lui-même choisi le titre, Béni soit l’exil ! : "C’est paradoxal, mais l’exil m’a donné cette possibilité de me sentir chez moi partout", expliquait-il, précisant toutefois que cette sensation se limitait à l’Europe chrétienne. Ailleurs, il avait l’impression d’être "dans un décor" : "Ça m’intéresse, ça me passionne, mais ce n’est pas pareil."

Anticommuniste

Catalogué à ses débuts comme un éditeur "viscéralement" anticommuniste, il devient, à partir du milieu des années 1970, et notamment après la publication des Hauteurs béantes d’Alexandre Zinoviev, un héraut de la dissidence, dès lors qu’il ne se trouvait plus guère de figures intellectuelles pour défendre le communisme. L’écroulement du bloc de l’Est marqué, pour ce qui le concerne, par l’explosion sanglante de l’ex-Yougoslavie, va faire de lui un paria, en raison de son attachement à ses racines serbes et chrétiennes orthodoxes. Cette partie de son parcours constitue, à travers plusieurs chapitres, l’un des points forts de l’ouvrage. "Je suis serbe et j’ai le droit de défendre ma tradition et mon pays", se justifie Dimitrijevic.

Il n’est pas sûr qu’une pirouette ("On m’a reproché d’être un éditeur "proserbe", mais c’est ridicule. Reprocherait-on à un Suisse d’être "prosuisse" ?") et un développement intéressant sur les pratiques de "chiens de garde" des intellectuels tout au long du XXe siècle ne suffisent à son retour en grâce chez ceux qui lui ont tourné le dos. Car Dimitrijevic use de formulations ("nouvel ordre mondial", "politiquement correct", "roquets de l’information"…) qu’on retrouve ad nauseam chez les tenants de la "pensée unique", la vraie, celle qui s’insinue aujourd’hui partout comme un cancer, et qui est à la fois raciste, misogyne et profondément réactionnaire. "Les Serbes sont trop marqués par une vision virile du monde, avance-t-il par exemple. Et la vision virile, héroïque du monde, est complètement bannie. L’héroïsme, le côté épique de la vie, est complètement démoli par la recherche de la sécurité. Et la recherche de la sécurité, c’est un réflexe féminin. Nous entrons probablement dans une société matriarcale qui interdit les exploits." Sauf à considérer que le massacre de Srebrenica, dont il ne dit pas un mot, fut un exploit.

"Aider l’auteur à se découvrir"

L'Age d'Homme - Vladimir Dimitrijevic montrant le portrait du romancier polonais Stanisław Ignacy Witkiewicz.

Venu à l’édition pour le plaisir du partage, Vladimir Dimitrijevic se montrait peu interventionniste avec ses auteurs, préférant simplement les inciter à aller au bout d’eux-mêmes. Verbatim.

Sa vocation d’éditeur, Vladimir Dimitrijevic l’a perçue très tôt, à 13 ans, quand, à Belgrade, il animait avec des camarades un club de lecture qui cherchait à déjouer la censure communiste. Et cette vocation, c’était celle du partage. "Nous lisons un livre, il nous bouleverse et nous voulons transmettre aux autres l’émerveillement qu’il nous a procuré. C’est tout, explique-t-il. Si j’avais une idée égoïste ou égocentrique du monde, je dirais qu’il me suffirait de lire. Il ne me suffit pas de lire. Je suis comme un professeur, comme quelqu’un qui veut transmettre ce qu’il aime, et je crois que c’est cela être éditeur. Dans ce sens, être professeur, éditeur, libraire, c’est comparable." S’il avait beaucoup d’estime pour de grandes maisons comme Gallimard, ses préférences allaient à ceux de ses confrères qui, comme lui, cultivaient une certaine marginalité. Ses auteurs non plus n’étaient pas dans le moule. Ils "mangent avec les doigts", résumait-il avec humour, par opposition à un Proust, parangon de la littérature raffinée, mais qu’il admirait cependant.

Ses entretiens avec Gérard Conio (1) regorgent ainsi de passages passionnants sur la lecture, les lecteurs, l’évolution du métier d’éditeur ou encore la perception qu’il avait de sa fonction. A l’inverse de beaucoup de ses confrères qui n’hésitent pas à intervenir ou faire des suggestions à un auteur sur son texte, "parfois légitimement, parfois arbitrairement", il considérait que son rôle était "d’aider un auteur à se découvrir lui-même, à aller jusqu’au bout de lui-même". "Ce que je préfère, en découvrant les qualités propres d’un écrivain, explique-t-il, c’est de lui suggérer non des thèmes, mais des ambitions, et des ambitions où je vois qu’il n’ose pas s’aventurer, pour des raisons personnelles, familiales, sociales, que sais-je. Je peux l’encourager à être entièrement lui-même, je peux lui dire qu’il faut être ambitieux, qu’il faut passer outre. On veut survivre ou on ne veut pas survivre : si on commence à concéder, on ne survit pas. Si l’auteur confie ce qu’il est, il aura peut-être peu de lecteurs, mais ceux qui resteront seront vraiment des âmes sœurs, de vrais lecteurs. Il est possible qu’il ne fasse pas une œuvre accomplie, mais ce sera intéressant. Il faut aller au plus près de la source. Si quelqu’un va au fond de sa nature, il intéressera les autres."

(1) Béni soit l’exil ! Propos d’un éditeur engagé, par Vladimir Dimitrijevic, entretiens avec Gérard Conio. Coédition Editions des Syrtes/L’Age d’homme, 360 p., 18 euros, ISBN : 978-2-940523-53-5, mise en vente le 16 mars.

en dates

1934 : naissance à Skopje.

1954 : s’exile en Suisse.

1966 : fonde L’Age d’homme.

1976 : publie Les hauteurs béantes, d’Alexandre Zinoviev.

2011 : meurt dans un accident de la route.


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