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Vins 2011 : suivez le guide

Photo OLIVIER DION

Vins 2011 : suivez le guide

La passion pour le vin sera-t-elle encore accrue par le désir de trouver un dérivatif à une rentrée menaçante ? Sur le front des guides des vins, le millésime s'annonce exceptionnel en librairie avec la parution de l'imposante bible de Jacques Dupont, chez Grasset.

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Par Olivier Mony,
Créé le 19.08.2011 à 00h00,
Mis à jour le 12.02.2016 à 17h02

Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait des livres ? Justement, non. Il n'y a pas que pour la santé de ses consommateurs que le vin dispense quelque chose comme un "french paradox". Alors que dans toutes les régions vinicoles françaises, l'oenotourisme fait miroiter aux propriétaires d'exploitation un avenir radieux, que les écoles d'oenologie affichent complet, le secteur de l'édition de livres de vins n'a jusqu'ici profité que partiellement de cet engouement. Bien sûr, c'est une "économie de niche", mais la niche pourrait être conçue en essences plus précieuses...

A titre d'exemple, comment comprendre qu'aucun éditeur français n'ait encore jugé bon de traduire et publier A Hedonist in the Cellar et Bacchus & Me, les deux essais que Jay McInerney a consacrés à sa passion pour le vin ? De même, le beau livre sur le vin n'a pas sur les tables basses des foyers français la place qu'y occupe son équivalent consacré à la gastronomie. En cause, la nécessité qu'impose le vin (et parfois quelques cuistres) de l'acquisition d'un langage, d'un savoir, qui apparaissent par trop hermétiques...

ERE NOUVELLE

Exception notable à cette désaffection - relative -, les guides des vins, et en premier lieu le plus fameux d'entre eux, le Guide Hachette, qui chaque année à l'époque des vendanges s'imposent dans les vitrines des librairies. Et d'ores et déjà, il est permis de penser que sur le front des guides, 2011 sera un millésime exceptionnel. La multiplication des parutions dans les semaines à venir mais aussi, et peut-être surtout, la publication le 1er septembre prochain chez Grasset du monumental Guide des vins de Bordeaux de Jacques Dupont plaident en ce sens. Gageons que ce livre érudit marquera le début d'une ère nouvelle, plus chaleureuse, dans les relations entre le vin, ceux qui le boivent et ceux qui le lisent...

Le passeur de Bordeaux

Avec son monumental Guide des vins de Bordeaux, Jacques Dupont crée l'événement et bouscule en beauté l'ordre établi dans le secteur des livres sur le vin.

"Comprendre le vin, c'est d'abord comprendre celui qui le fait. Je suis curieux comme une pie et c'est l'humain qui m'intéresse en premier lieu." JACQUES DUPONT - Photo WAKS

Un carton de déménagement tout entier rempli. C'est sous cette forme qu'au printemps dernier le manuscrit du dernier livre de Jacques Dupont a été déposé dans le bureau d'Emmanuel Carcassonne, son éditeur chez Grasset. On ne sait quelle a été au juste la réaction du principal intéressé, mais on devine que c'est ce jour-là qu'il prit la pleine mesure du pari éditorial qui allait être le sien et celui de la maison de la rue des Saints-Pères. "C'est le plus gros livre jamais édité chez nous", glissa à l'oreille de l'auteur le directeur éditorial Jean-Paul Enthoven. De fait, avec ses 7 cm d'épaisseur pour près de 2 000 pages, papier bible, couverture cartonnée et toilée (pour 39 euros), Le guide des vins de Bordeaux, en librairie le 1er septembre, avec un tirage de 11 000 exemplaires, en impose et pourrait bien, au moins dans le Bordelais, être l'événement éditorial du moment, au nez et à la barbe de la rentrée littéraire...

COMME UN WAGON DE PROZAC

Longtemps, Jacques Dupont y a pensé. Il y a trois ans, il s'y est mis. A quoi ? A compulser ses notes de dégustation, à rêver aux rencontres passées, aux vignes arpentées, à écrire ce gros machin passionnant et composite qui mêle portraits de vignerons, histoire de leurs propriétés et appréhension de leur vin, millésime après millésime. Au fond, c'est tout autant des mémoires qu'il faudrait évoquer à propos de ce livre, quelque chose comme une autobiographie rêveuse où le style fouette l'ivresse. Un exemple parmi cinq cents, château La Louvière, pessac-léognan : "André Lurton [le propriétaire, NDLR] a longtemps fait figure d'Attila de la technocratie. Face aux génies du lotissement, aux penseurs de mégapoles, aux magiciens de la déviation à quatre voies en passe de réaliser le bonheur des autres en magnifiant le tissu rural à coups de pelleteuses, le seul nom d'André Lurton agissait comme un wagon de Prozac sur un panier de souris. [...] Je me souviens d'une dégustation de tous les pessac-léognan un matin à La Louvière. Le brouillard bat lentement en retraite dans le parc derrière le château. Un ouvrier immobile se dessine en noir sur gris. Je l'observe. Quelqu'un qui ne bouge pas chez les Lurton mérite qu'on s'y intéresse. Le soleil ose un regard. L'ouvrier immobile se révèle être une statue de bronze. Perdu encore une occasion de me faire un copain." Pour l'auteur, "comprendre le vin, c'est d'abord comprendre celui qui le fait. Je suis curieux comme une pie et c'est l'humain qui m'intéresse en premier lieu".

Il peut paraître surprenant que ce Bourguignon, né au journalisme par la lutte des radios libres dans les années Giscard, "rentré en vin" dans les pas de Christian Millau en 1987 et officiant au Point depuis 1998, ait choisi le Bordelais comme terre d'études. Pour Jacques Dupont, ce choix est logique, non seulement parce que Bordeaux est le plus grand vignoble de France, mais aussi "parce qu'il est celui qui conjugue de la façon la plus troublante un héritage venu tout droit du XIXe siècle et une pratique d'ultramodernité".

ENTRE SARCASMES ET SECRÈTE SATISFACTION.

Quoi qu'il en soit, le guide suscite d'ores et déjà une forte attente (il vient remplir un office tenu jusque-là par le seul et vénérable Bordeaux et ses vins des éditions Féret, initialement publié en 1850 et dix-sept fois réédité et actualisé depuis) si on en croit le vol d'épreuves qu'eut à subir la maison Grasset lors du Salon professionnel Vinexpo et les premières menaces d'assignation en justice qui commencent à fleurir ici et là... On ne jurerait pas d'ailleurs que cette tempête dans un marigot déplaise vraiment à Jacques Dupont, qui observe le manège, partagé entre sarcasmes et secrète satisfaction. C'est moins de la nomenklatura locale du vin qu'il attend satisfaction que des lecteurs, de tous ceux qui savent que dans une bouteille aussi, si elle est bonne, se raconte une histoire...

Pour le reste, Dupont, qui se damnerait pour un figeac 1982 ou quelques lignes d'Alphonse Allais ou de Jules Renard, qui regrette que le vin soit aussi peu vecteur d'écriture (aux exceptions près des livres de Raymond Dumay, du beau Désir du vin de Jean-Robert Pitte et du bouleversant Bordeaux retrouvé de Jean-Paul Kauffmann), qui déteste l'infra-langage propre au milieu du vin qui l'éloigne des rivages de la convivialité (et dont sa bête noire, le critique Robert Parker, lui paraît être l'emblème), dit avoir fait le livre qu'il voulait. Et probablement celui que beaucoup voulaient lire.

Guides : les têtes de cuvée

Dans un marché largement dominé par le Guide Hachette, d'autres ouvrages, anonymes ou signés, rivalisent en qualité pour éclairer l'amateur.

Photo O. DION

Chaque année, à l'heure du ban des vendanges, il n'y a pas que les raisins que l'on ramasse. Les guides des vins annuels aussi sont à maturité. Entre la fin août et la mi-octobre, 24 nouveaux titres seront proposés à leurs éventuels lecteurs. Pour être relativement récent, le marché n'en est pas moins florissant. Il est toujours dominé par le plus ancien d'entre eux qui à lui seul représente plus de 50 % de parts de marché, le Guide Hachette, né en 1985. L'édition 2012, placée sous la direction de François Bachelot, recense près de 36 000 vins dégustés à l'aveugle et sélectionnera 10 000 nouveaux vins tout au long des 1 400 pages du guide. Le mode de sélection des vins apparaît comme un gage d'honnêteté et d'indépendance et ne manque pas de donner au Guide Hachette la place pour les vins occupée par le Guide Michelin dans la gastronomie.

CONFIDENTIALITÉ

Selon Michel Rolland, sans doute aujourd'hui le plus fameux "winemaker" du monde, cette prééminence n'est que justice : "Au contraire des guides signés par un seul homme qui traduisent trop souvent une "pensée unique" sur le vin, le Guide Hachette qui assure la confidentialité de ses choix a une réelle importance, y compris pour les professionnels. Il permet de voir émerger chaque année les grandes tendances (comme dernièrement le retour en grâce des vins fruités) et ses coups de coeur demeurent très suivis. Son aspect prescripteur est indéniable."

Parmi la floraison éditoriale, Michel Rolland distingue également Le grand guide des vins de France, publié aux éditions La Martinière par Michel Bettane et Thierry Desseauve, regroupant plus de 7 500 références de vins. "Michel Bettane, normalien, agrégé de lettres classiques, est une figure atypique, mais de proue dans notre métier." Parmi les autres guides signés nominalement, signalons la sortie chez Albin Michel du Guide Dussert-Gerber des vins 2012, qui semble s'attacher en premier lieu à défendre les vins de terroirs, et celle chez Solar du Guide Quarin des vins de Bordeaux, même si la notoriété de son auteur, Jean-Marc Quarin, ne semble pas avoir dépassé les frontières du Bordelais.

Pour autant, les seuls guides qui paraissent pouvoir légitimement s'attaquer à la forteresse du Guide Hachette sont ceux édités par La Revue du vin de France et conçus par Olivier Poels, Antoine Gerbelle et Olivier Poussier, le Guide des meilleurs vins de France 2012 et Les meilleurs vins à petits prix 2012, dits "guides verts" et "guides rouges", pour les intimes. Le directeur de la rédaction de La Revue du vin de France, Denis Saverot, est aussi l'un des coauteurs (avec Alexis Goujard et Benoît Simmat) d'un Guide d'achat des vins 2012 pour les nuls qui, lui, s'adresse en priorité aux profanes. Enfin, c'est le même Benoît Simmat qui, associé au dessinateur Philippe Bercovici, proposera le très amusant Dico Vino : le vin français expliqué à Parker, que publient les éditions 12 Bis.

Le rayon vins de Paul Emmanuel Roger, libraire expert

Dans la librairie Mollat, à Bordeaux. - Photo LIBRAIRIE MOLLAT

Puisque après tout on ne chante jamais que dans son arbre, la librairie Mollat à Bordeaux a toujours pris grand soin de réserver une place privilégiée au monde du vin. Selon Paul Emmanuel Roger, responsable du pôle Image - dont dépendent les vins, auxquels est consacrés un espace de près de 60 m2 et une vitrine dédiée au sein de la librairie -, la meilleure manière d'animer ce rayon est de faire en sorte d'y entretenir un fond important (plus de 1 000 titres chez Mollat, dont un nombre non négligeable de titres anglais). Il constate que la clientèle majoritaire pour ces ouvrages est composée de professionnels ou d'amateurs éclairés, étudiants en oenologie pour la plupart, et que ceux-ci réclament d'abord une forte présence d'ouvrages très techniques sur l'oenologie, le marketing et les aspects juridiques de la culture du vin, même si le gros des ventes reste dévolu aux livres pratiques comme le récent Grand Larousse du vin et, pour l'essentiel, aux guides.

Ensuite, l'un des principaux outils d'animation du rayon demeure la proximité du milieu vitivinicole, l'attention à ses besoins comme aux manifestations qu'il met en place. Il ne faut ainsi pas hésiter à sortir de son « territoire » initial. Ainsi, lors de la biennale Vinexpo, le plus grand salon du vin dans le monde, Mollat met en place une librairie spécifique "hors les murs". De plus, tout au long de l'année, la librairie s'associe à un certain nombre de grands acteurs du monde du vin, comme le Centre interprofessionnel du vin de Bordeaux. Elle invite quatre fois dans l'année des auteurs en partenariat avec l'université Victor-Segalen Bordeaux-2 (où est étudiée l'oenologie), qui les reçoit. Premier invité, le 13 septembre, Jacques Dupont bien sûr et son Guide des vins de Bordeaux.

Audacieux chevaliers du taste-livre

Phénomène récent, les librairies-caves à vins font le choix de désacraliser la librairie pour mieux aborder l'avenir.

Les Gourmands lisent, à Besançon, est le résultat d'un mariage, initialement pour des raisons économiques, d'une librairie et d'une cave indépendante. - Photo LES GOURMANDS LISENT

Pour avancer, nous devons réinventer la librairie avant que d'autres ne le fassent pour nous", plaide Julie Duquesnes-Letoublon, cofondatrice des Gourmands lisent, à Besançon, qui a choisi, comme d'autres ont imaginé des cafés-librairies ou des librairies-épiceries, de marier livres et vins. Née en 2010, la librairie-cave à vins Les Gourmands lisent est le fruit de l'union de L'Ivre des mots, librairie créée en 2008 par Julie Duquesnes-Letoublon, et de la cave indépendante tenue par son compagnon. "Si des raisons économiques nous ont poussés à cette association, il est apparu très vite que le mariage était heureux. Nous partageons le même état d'esprit - la défense de nos produits -, et les clientèles se conjuguent très bien", note la libraire.

Flo des mots, à Sète, a choisi d'allier librairie généraliste et vente de vins pour "casser les barrières des commerces et améliorer la marge de la librairie". - Photo FLO DES MOTS

Livres et vins ne partagent pas seulement la typologie de clientèle. Vecteurs de relations humaines et de lien social, ils ont également en commun un capital symbolique qui marie la culture et le plaisir. Toutefois, les concepts qui sous-tendent la dizaine de librairies-caves à vins existant en France diffèrent selon les parcours et les formations de chacun. Au Flo des mots, à Sète - comme chez Les Gourmands lisent -, Katia Panier et Marie de Puybaudet, libraires de formation, ont choisi d'allier une librairie généraliste, 12 000 titres environ, à la vente de vin, pour "casser les barrières des commerces et améliorer la marge de la librairie".

La librairie Chapitre 20, à Paris (4e), ouverte en mars 2011, fait le pari du tout-vin blanc. - Photo CHAPITRE 20

Du côté de Paris, Emmanuel Dupuis a choisi de jouer la carte de l'hyperspécialisation. Cet ancien ingénieur a ouvert en mars dernier Chapitre 20 (4e), qui accueille dans 60 m2 400 vins blancs, français et européens, et 800 livres "techniques et culturels autour du vin".

L'ENTREPRISE RESTE DIFFICILE

Un pari que Sophie Greloux et Isabelle Raimond, venues de l'édition, avaient aussi tenté au Vin se livre (Paris 12e). Ouverte en 2004, la librairie-cave à vins a fermé ses portes cet été. "Faire vivre 400 références dédiées au vin s'est révélé difficile, du fait notamment de l'insuffisance de la production éditoriale", note Sophie Greloux.

C'est une des raisons qui a poussé Anne Caillaud à développer d'autres univers au sein d'Athenaeum. Ouverte en 1989, la librairie-cave à vins de Beaune a exploré, au fil du temps et des demandes de ses clients, différents univers (gastronomie, art de vivre, voyage, jeunesse et littérature), qui représentent désormais deux tiers des 15 000 références en livre.

Séduisant, le concept attire "bon nombre de professionnels du vin, qui souhaitent faire entrer le livre dans leur monde, constate Anne Caillaud. Mais, dans ce sens, l'entreprise reste difficile, tant la librairie nécessite une gestion particulière difficile à appréhender".

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