Une nouvelle chance pour Iznogoud | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 16.12.2011 BANDE DESSINÉE

Une nouvelle chance pour Iznogoud

Iznogoud est maintenant dessiné par Nicolas Tabary, un des fils de Jean. (© IMAV éditions/ Goscinny-Tabary).

En reprenant l'exploitation de l'irascible vizir créé par René Goscinny et Jean Tabary, Imav, la société d'Anne Goscinny, espère donner comme elle l'a fait pour Le Petit Nicolas une nouvelle vie à un personnage dont les aventures ne se vendent pas à la hauteur de sa notoriété. Première étape le 21 février : Iznogoud président scénarisé par Nicolas Canteloup.

C'est désormais Imav qui éditera Iznogoud à la place des éditions Tabary. La société créée en 2004 par Anne Goscinny pour valoriser le patrimoine éditorial et les archives de son père, le scénariste René Goscinny, a conclu en mai dernier un accord avec la famille de Jean Tabary, qui dessinait depuis l'origine les aventures du grand vizir qui voulait "être calife à la place du calife" et qui est décédé en août. Si les huit premiers albums demeurent chez Dargaud, le premier éditeur de la série, Imav a repris les vingt autres titres, la possibilité d'en faire des nouveaux et les droits audiovisuels correspondants.

« En famille"

La famille Tabary assurait l'édition de la série Iznogoud depuis sa rupture - comme celle d'Uderzo pour Astérix - avec Dargaud, survenue après la mort brutale de René Goscinny en 1977 (voir encadré ci-contre). Mais elle recherchait depuis quelques années un partenaire pour la redynamiser. Imav présente l'avantage du bilan spectaculaire de la relance du Petit Nicolas, de Goscinny et Sempé. Tous titres, toutes éditions et tous éditeurs confondus (Denoël, Folio, Folio Junior, Imav), les ventes annuelles du Petit Nicolas s'élèvent depuis 2004 à 620 000 exemplaires par an, contre 280 000 auparavant, souligne l'éditeur (1). Anne Goscinny a aussi été touchée par l'idée qu'Iznogoud "reste en famille", glissant de celle de son dessinateur à celle du scénariste qui a créé le personnage. Mais "j'ai mis du temps à me jeter à l'eau, admet-elle. Iznogoud n'inspire pas naturellement la douceur et la tendresse, ce n'est pas l'univers sucré, qui sent la tarte aux pommes, du Petit Nicolas".

Antihéros au caractère complexe, Iznogoud souffre depuis l'origine d'un décalage considérable entre la formidable notoriété de son personnage - "tellement détestable qu'il en devient attachant", pointe Anne Goscinny - et la réalité des ventes qu'il génère. "Les ventes annuelles cumulées des 28 albums de la série tournent autour de 30 000 exemplaires, et une nouveauté se vend aujourd'hui à environ 15 000 exemplaires", indique le cogérant d'Imav, Aymar du Chatenet. Certes Iznogoud a été adapté à la télévision en 52 épisodes de treize minutes, première diffusion sur Canal + en 1995, et au cinéma - par Patrick Braoudé avec Michaël Youn, Jacques Villeret, Kad Merad, Franck Dubosc (2005, 3 millions d'entrées en France) -, et il est traduit dans une quinzaine de langues. Mais en librairie, même le plus gros succès, Je veux être calife à la place du calife (1978), n'a alors pas tout à fait atteint les 100 000 ventes. On est très loin d'Astérix, de Lucky Luke ou du Petit Nicolas !

Drôlement méchant

C'est pourtant d'une des nouvelles rassemblées dans Les vacances du Petit Nicolas que le fameux grand vizir tire son origine. Dans "La sieste", qu'il écrit en août 1961, René Goscinny met en scène un animateur de colonie de vacances qui tente de raconter une histoire dans laquelle il est question d'un pays dirigé par "un calife qui était très bon, mais qui avait un très méchant vizir". Tandis que "le chouette calife se déguise pour savoir ce que les gens pensent de lui, le grand vizir, qui est drôlement méchant, en profite pour prendre sa place". Cette timide apparition ne donne d'abord aucune suite. Pour répondre à une commande de Record, le nouveau magazine mensuel de Bayard Presse, Goscinny propose au dessinateur Jean Tabary, avec lequel il réalise Valentin le vagabond dans le mensuel Pilote, de préparer une histoire de détectives à New York. Mais peu après, alors qu'il a déjà commencé à travailler sur cet univers très contemporain, Tabary a la surprise de recevoir un scénario complètement différent, situé dans un monde des Mille et une nuits !

SIX DATES

AOÛT 1961

Un calife "très bon" et un grand vizir "drôlement méchant" apparaissent dans « La sieste », une des histoires des Vacances du Petit Nicolas de Goscinny et Sempé.

FIN JANVIER 1962

Création d'Iznogoud, le grand vizir "qui voulait être calife à la place du calife", par René Goscinny (scénario) et Jean Tabary (dessin) dans le mensuel Record, lancé par Bayard Presse.

1966

Premier album, Le grand vizir Iznogoud, chez Dargaud, qui conserve encore aujourd'hui les droits des huit premiers titres de la série.

MAI 1968

Iznogoud passe de Record à Pilote.

1978

Après avoir repris ses droits à Dargaud à la mort de René Goscinny en 1977, Jean Tabary publie Je veux être calife à la place du calife sous la marque BD'Star. A l'exception d'un volume chez Glénat, tous les autres titres paraîtront dans la maison d'édition familiale (La Séguinière, puis éditions Tabary).

21 FÉVRIER 2012

Imav, qui a acquis en 2011 les droits du personnage et des 20 albums détenus par les éditions Tabary, publie pour les 50 ans du personnage la première des "nouvelles aventures d'Iznogoud", Iznogoud président de Nicolas Tabary (dessin), Nicolas Canteloup et Laurent Vassilian (scénario) ; et, deux jours plus tard, un premier volume de compilation rassemblant 25 histoires réalisées de 1962 à 1978.

Dilat Laraht

"Goscinny a raconté qu'en cherchant à préciser son personnage il s'était souvenu de la nouvelle du Petit Nicolas dans laquelle il avait senti un ressort humoristique, et qu'il avait repris comme point de départ cette idée du calife qui veut remplacer le calife", explique Aymar du Chatenet. Créées en janvier 1962 dans Record, les aventures de l'ambitieux et irascible grand vizir Iznogoud, de son fidèle homme de main, Dilat Laraht, et du débonnaire calife Haroun El Poussah y seront publiées pendant six ans avant que, précisément en mai 1968, Iznogoud ne rejoigne Pilote, plus dynamique et plus dans l'air du temps.

"Ce qui est fascinant dans Iznogoud, et qui le distingue des autres séries dont mon père signait le scénario, comme Astérix et Lucky Luke, c'est d'une part que les personnages sont tous bêtes ou méchants, qu'il n'y a pas d'équilibre ; et d'autre part que l'on sait toujours comment l'histoire va se terminer : par un échec, observe Anne Goscinny. C'est une mécanique assez représentative de l'art de mon père : ce n'est pas la fin qui compte, mais la manière dont l'histoire est racontée. Dans le cas d'Iznogoud, c'est essentiellement à travers des calembours et des jeux de mots.""C'est une bande dessinée très écrite, très littéraire", dit aussi Aymar du Chatenet.

D'abord un très bon scénario

D'ailleurs, pour relever le défi que représente la relance de la série et de son antihéros, Anne Goscinny souligne que "la condition de la réussite, c'est un très bon scénario". Le premier volume des "Nouvelles aventures d'Iznogoud" sera lancé par le diffuseur habituel d'Imav, le CDE, le 21 février, pour les 50 ans de la création du personnage. Et l'éditeur a fait appel à un tandem constitué de l'humoriste Nicolas Canteloup et de Laurent Vassilian pour réaliser un scénario "brillant". Le dessin sera signé de Nicolas Tabary, un des fils de Jean, qui a déjà dessiné le dernier album. "Il a un trait proche de celui de son père sans être identique", se réjouit Anne Goscinny.

Le titre de l'album, lui, a été imposé par l'actualité : Iznogoud président. Président de qui ? de quoi ? Tout juste sait-on qu'il s'agira d'une histoire longue, qui comptera 44 planches. Mais il faudra encore attendre deux mois pour en savoir plus. A ce moment-là, Imav proposera aussi un premier volume de compilation des histoires du fonds Iznogoud, à paraître le 23 février. Sur 280 pages, Iznogoud, 25 histoires de Goscinny et Tabary (1962-1978) reprendra les histoires de cinq albums complets, remises dans l'ordre chronologique. Trois autres volumes devraient suivre, dont un peut-être dès la fin de 2012.

(1) Alors que la deuxième saison (52 épisodes) des dessins animés du Petit Nicolas est diffusée sur M6, Imav lance ce mois-ci en version numérique pour iPad et iPhone deux volumes de 15 histoires du Petit Nicolas proposées à 0,49 euro l'unité ou 2,99 pour le volume de 15. Le film Le Petit Nicolas (2009) a réalisé 5,7 millions d'entrées en France.

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