L’exceptionnel renouvellement total des programmes à la rentrée 2016 s’accompagne de la mise en œuvre du plan numérique pour les collèges, annoncé depuis 2014, et d’une ambition tout aussi extraordinaire : en trois ans, le gouvernement veut équiper tous les collégiens d’une tablette, soit 3,2 millions de terminaux à fournir. Et, pour la première fois, un budget de 30 euros par élève et enseignant est réservé aux commandes de contenus, soit une dépense de près d’une centaine de millions d’euros. Jusqu’à maintenant, l’essentiel des investissements publics dans le numérique éducatif était accaparé par le matériel. Si ce programme s’installait dans la durée, l’économie de la production numérique éditoriale éducative s’en trouverait vraiment établie, avec un revenu récurrent.
"Comme nous l’avons fait avec le prêt numérique en bibliothèque, nous devons arriver à un accord avec les éditeurs, car une division ferait le jeu d’acteurs comme Amazon." Matthieu de Montchalin, SLF- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
L’Education nationale a également lancé un appel d’offres pour la fourniture d’une "banque de ressources numériques pour les cycles 3 et 4" [classes de CM1 à 3e]. Le ministère veut "offrir en français, histoire, maths, sciences, et anglais, allemand, espagnol, des contenus et des services numériques complémentaires des manuels scolaires", pour permettre "aux enseignants de développer les usages du numérique avec leurs élèves". Le budget total est de 18 millions d’euros étalés sur trois ans, et divisé en 14 lots allant de 0,4 million d’euros à 2,4 millions d’euros, pour permettre à des entreprises de tailles différentes de concourir. Tous les éditeurs se sont mis sur les rangs. Les résultats n’étaient pas encore annoncés lors du bouclage de ce dossier.
Doutes
Avec le plan de formation des enseignants, estimé à 24 millions d’euros, cet appel d’offres est la seule partie de ce vaste plan inscrit au budget de l’Education nationale. Pour le reste, l’Etat puise dans le programme des investissements d’avenir (PIA), supporté par la Caisse des dépôts qui avance 99 millions d’euros la première année, et invite les départements (chargés de l’entretien des collèges) à financer la moitié des 380 euros de dépense en matériel fixée par élève et par enseignant. Les élus locaux ne manifestent pas un enthousiasme unanime. L’Assemblée des départements de France (ADF) "n’a donné aucune approbation, aucun aval au plan numérique ; l’initiative a été estimée coûteuse voire incohérente, et l’ADF juge qu’il convenait d’être réservé vis-à-vis d’elle", indique son service de communication, en se référant à une note présentée aux directeurs généraux des services.
Très sensible à l’opinion des élus locaux, le Sénat a relayé ces doutes en rappelant les conclusions du dernier rapport du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (Pisa) conduit par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui se montre réservée sur les effets du numérique à l’école. Le rapport des sénateurs cite aussi l’étude de l’inspection générale des services de l’Education nationale sur la généralisation des tablettes en Corrèze, le département que présidait François Hollande avant d’arriver à l’Elysée : "Les ordinateurs sont rarement utilisables [dans la classe] par tous les élèves (en moyenne 1/3 des ordinateurs est manquant : panne ou oubli)", alors que "les élèves comme leurs parents déclarent que l’usage des matériels au domicile est d’ordre presque uniquement ludique". Fin février, le nombre de collèges et de départements ayant répondu à l’appel à projets n’atteignait pas la moitié des 40 % d’établissements participants que le ministère attend pour cette rentrée. Le délai de clôture a été prolongé d’un mois, et le nouveau décompte n’était pas communiqué début avril.
Les éditeurs scolaires ont quant à eux poursuivi leurs investissements. Après Editis, qui a mis en place l’an dernier ViaScola, sa plateforme de services éducatifs, Hachette a lancé la sienne baptisée EducAdhoc, développée depuis trois ans en interne par le service informatique de Larousse, filiale du groupe. "Elle rassemble toutes les ressources éducatives du groupe, donnant accès aux manuels comme aux banques d’exercices interactifs. Elle permet aux enseignants de personnaliser leurs cours, créer ou sélectionner des exercices, les affecter aux élèves des contenus, activités ou devoirs, et visualiser leurs résultats", explique Carole Percet-Guibourg, directrice du développement numérique éducatif du groupe. Tout est accessible sur tous les supports numériques, et les enseignants peuvent suivre tout ce que font les élèves. Hachette a également signé un partenariat avec la société américaine Knewton, spécialisée dans les parcours d’apprentissage personnalisé et dont les éditeurs ont commencé à utiliser les services. Le groupe avait aussi discrètement racheté en 2014 Kwyk, une start-up spécialisée dans la production pour la classe d’exercices de mathématiques, qui procure aux enseignants un réel gain de temps dans le suivi de leurs élèves, insiste Nicolas Patry, son cofondateur et responsable.
Avec ses manuels, Belin propose ses "cahiers connectés", une banque d’exercices interactifs que les enseignants affectent à leurs élèves, dont ils peuvent superviser le travail à distance. "Nous simplifions la vie des enseignants en leur proposant des outils qui leur permettent d’aller plus vite dans la gestion de ces tâches, pour consacrer plus de temps à leurs élèves", explique Sylvie Marcé, directrice générale. L’éditeur s’appuie maintenant sur la technologie de Gutenberg, une start-up spécialisée dans la production et la gestion de services éducatifs, dans laquelle Scor, actionnaire de Belin, a pris une participation.
La demande explose
Sésamath, Lelivrescolaire.fr, Le Web pédagogique, arrivés dans la production de manuels par le numérique, proposent également une palette de services interactifs aux enseignants et à leurs élèves. Les débuts balbutiants du numérique scolaire qui se limitait à des versions PDF des manuels sont bien dépassés. Certains éditeurs proposent même une première année gratuite de leurs manuels numériques, maintenant en ePub 3. "La plus-value, ce sont les outils mis à la disposition des utilisateurs", analyse Anthony Dassonville, cofondateur de Tabuléo, une librairie numérique spécialisée dans le marché scolaire. "Un métier à mi-chemin entre l’informaticien et le documentaliste", explique-t-il, qui suppose de connaître la production éditoriale et d’assurer la maintenance de parcs de plusieurs dizaines ou centaines de tablettes, comme pour une entreprise. "La demande explose, et nous embauchons." EMLS, libraire spécialisé dans les marchés publics du scolaire, a recruté aussi un technico-commercial pour répondre à cette demande nouvelle. En plus de la licence qu’ils versent pour les manuels, de l’ordre de 4 à 5 euros par an, les établissements rémunèrent aussi cette prestation de service. "La remise sur les manuels numériques est bien en dessous de 10 % et ne suffit pas à couvrir nos frais", regrette Anthony Dassonville.
Matthieu de Montchalin, président du Syndicat de la librairie française (SLF), s’inquiète de la place des libraires dans la diffusion numérique de l’édition scolaire. "Tout est à construire : vend-on un manuel, un service, une licence ? Comment traite-t-on les manuels bimédias qui se développent, et sur lesquels les éditeurs rabaissent leur remise à 26 % au lieu des 31,5 % du scolaire ? Comme nous l’avons fait avec le prêt numérique en bibliothèque, nous devons arriver à un accord avec les éditeurs, car une division ferait le jeu d’acteurs comme Amazon", prévient-il.
Le site de vente sur Internet a signé un contrat avec Canopé, le réseau de ressources pédagogiques, qui formera les enseignants qui le souhaitent à l’autoédition de contenus sur la tablette Kindle Fire, et son système propriétaire. Dans les équipements collectifs, c’est pourtant l’iPad d’Apple ou des tablettes Android qui sont utilisés, selon Anthony Dassonville. Mais le numérique facilite l’autoproduction en littérature comme dans le milieu éducatif, où il a toujours été pratiqué. Sésamath prépare un outil numérique libre d’accès pour les enseignants. EducAdhoc propose aussi ce service, que Belin avait inauguré avec le Lib’. Pour le moment, c’est pourtant encore le livre imprimé qui gagne : "L’enjeu essentiel cette année est de réussir sa campagne avec les manuels papier", rappelle Sylvie Marcé.

