Traduction : le juste prix | Livres Hebdo

Par Léopoldine Leblanc, le 03.11.2017 (mis à jour le 03.11.2017 à 11h10) Métier

Traduction : le juste prix

Lors des 33es Assises de la traduction littéraire, en novembre 2016. - Photo ROMAIN BOUTILLIER - ATLAS

Alors que le président de la République a annoncé la création d’un prix de la traduction, les traducteurs multiplient les initiatives pour faire reconnaître leur métier et assurer la revalorisation du tarif du feuillet traduit. Etat des lieux à la veille des 34es Assises de la traduction littéraire, du 10 au 12 novembre, à Arles.

"Sans traducteur, le multilinguisme n’existe pas", a proclamé Emmanuel Macron en inaugurant, mardi 10 octobre, au côté de la chancelière allemande Angela Merkel, la Foire internationale du livre de Francfort. Alors qu’ils préparent les 34es Assises de la traduction littéraire, du 10 au 12 novembre, à Arles, les traducteurs apprécient l’hommage du président de la République, qui a aussi annoncé la création d’un grand prix de la traduction, mais ils jugent l’effort isuffisant. "Le point positif, c’est qu’on parle des traducteurs, se félicite Santiago Artozqui, président de l’Association pour la promotion de la traduction littéraire (Atlas), organisatrice des assises. L’Elysée a la volonté de faire un état des lieux et de donner un coup de pouce aux traducteurs. Mais la traduction n’a pas besoin d’un nouveau grand prix, elle a surtout besoin que le traducteur soit payé au bon prix", ajoute-t-il.

"La traduction n’a pas besoin d’un nouveau grand prix, elle a surtout besoin que le traducteur soit payé au bon prix." Santiago Artozqui, Atlas - Photo ROMAIN BOUTILLIER - ATLAS

En 2011, le rapport réalisé par Pierre Assouline pour le Centre national du livre (CNL) sur "La condition du traducteur" avait mis en lumière la paupérisation de la profession. Entre 1996 et 2009, le prix du feuillet traduit à partir de l’anglais avait reculé de 23 à 20 euros. "Tandis que le métier se professionnalisait, la profession s’est précarisée", constatait le journaliste et écrivain. Aussi à partir de 2015, le CNL a conditionné ses aides à la traduction à l’application d’un tarif minimum de 21 euros le feuillet (au lieu de 18 euros), espérant imposer une norme au secteur. Cependant "si 20 à 30 % des traducteurs doivent toucher 20 euros ou plus, beaucoup sont moins payés ou dans l’urgence", estime Santiago Artozqui.

"Rien n’est jamais acquis. Ça progresse au prix d’une vigilance quotidiennement renouvelée." Corinna Gepner, ATLF - Photo ROMAIN BOUTILLIER - ATLAS

Elle-même traductrice de l’allemand depuis une vingtaine d’années, Corinna Gepner, présidente de l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF), observe que "le marché de la littérature étrangère s’est considérablement diversifié. On remarque un intérêt croissant pour la traduction chez un certain nombre d’éditeurs, se réjouit-elle. Mais rien n’est jamais acquis. Ça progresse au prix d’une vigilance quotidiennement renouvelée."

Parler au lecteur

Toujours à la recherche d’une valorisation économique de leur métier, les traducteurs font le pari d’une ouverture au grand public et aux médias pour faire entendre leur voix. En parallèle de leur programmation professionnelle, les 34es Assises, qui seront gtatuites pour lesArlésiens, proposeront un atelier "traducteurs d’un jour" pour le grand public. "Nous essayons de choisir un thème moins spécialisé tout en faisant passer des idées complexes", explique Santiago Artozqui. Dans le même esprit, l’Atlas a lancé il y a trois ans le Printemps de la traduction, une manifestation dans laquelle "le traducteur parle au lecteur".

D’autres initiatives doivent permettre aux traducteurs de s’inscrire dans un "maillage de reconnaissance de la qualité du métier", selon Claire Darfeuille, journaliste culturelle et responsable de la programmation du festival VO-VF, organisé depuis cinq ans à Gif-sur-Yvette (Essonne). Pour elle, "la traduction peut intéresser tout le monde". La manifestation, créée par les libraires Pierre Morize et Hélène Pourquié, de la librairie Liragif, a drainé près de 3 000 visiteurs cette année du 29 septembre au 1er octobre. Dans la région lilloise, le festival D’un pays l’autre, initié par les éditions de la Contre Allée, s’est installé depuis 2015 comme un rendez-vous régulier. Il fédère libraires, lecteurs et traducteurs, et propose des échanges dans les classes du secondaire et dans le supérieur grâce à des partenariats avec la Direction académique aux arts et à la culture (DAAC), à Lille, et avec l’IUT de Tourcoing.

Visibilité médiatique

"En termes de visibilité, on peut toujours aller plus loin, souligne Corinna Gepner, qui déplore l’invisibilité médiatique des traducteurs dans les communiqués d’annonce de prix de littérature étrangère comme le Femina ou le Médicis. En octobre 2016, la présidente de l’ATLF avait signé dans Livres Hebdo une lettre ouverte adressée aux jurys de prix littéraires : "Que tout traducteur est un auteur, voilà qui figure dans le code de la propriété intellectuelle. Qu’il soit reconnu comme tel, voilà qui n’est pas encore tout à fait acquis", écrivait-elle (1).

Pour la présidente de l’ATLF, la reconnaissance publique du traducteur, encore considéré dans l’édition comme une "petite main", suivant la formule de Pierre Assouline, ne se fera pas sans un dialogue avec les médias, les lecteurs et les professionnels. "Il y a beaucoup de choses à améliorer. Nous devons développer nos rapports avec les partenaires de la chaîne du livre", poursuit-elle, se félicitant de ce que la parole du traducteur intéresse le public. "Ce qui passionne, observe-t-elle, c’est le plaisir de rentrer dans les coulisses de la création d’un livre." Corinna Gepner rappelle le succès des joutes de traduction imaginées pour la première fois lors du Festival America (Vincennes) en 2014, qui ont permis aux traducteurs de trouver ensuite, à partir de 2016, une place au festival Quais du polar (Lyon).

Lors de ces joutes, le texte inédit d’un auteur invité est remis à deux traducteurs. Après traduction, ces derniers présentent leur travail au public qui constate que "ce sont toujours deux textes singuliers", remarque la présidente de l’ATLF. La joute permet d’apprécier la qualité des choix effectués par ceux que Pierre Assouline qualifie de "meilleurs lecteurs d’un texte venu d’ailleurs".

(1) LH 1101, du 14.10.2016, p. 43.

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