De haute lutte. Emma n'avait jamais vu l'océan. Pas plus qu'elle n'avait espéré un jour prendre des congés payés. Après avoir été une enfant placée, cette ouvrière en usine a été maltraitée par ses employeurs. Son corps rompu à la tâche ne parvient à s'abandonner au sable ni aux flots. « Toute cette eau noire, gluante, aussi épaisse qu'un mur [...] C'est donc ça, l'océan ? » Emma en veut à Luis de les avoir menés, elle et son fils Julien, jusqu'à Biarritz. Espagnol émigré en France, Luis partage les sympathies anarchistes d'André, l'ancien compagnon d'Emma, mort pour la « lutte ». Nous sommes en août 1937. De l'autre côté des Pyrénées, la guerre d'Espagne fait rage. Les Biarrots entendent le bruit des canons jusqu'à l'intérieur de leur maison. Chaque jour, Luis s'absente, en laissant à Emma et Julien de coquettes sommes d'argent pour se faire plaisir. Emma le soupçonne d'avoir choisi Biarritz pour se rapprocher de la frontière espagnole et prendre part au conflit. « Elle en veut à Luis de les abandonner. Comme André et pour la même raison : ce fichu combat pour un monde meilleur. » Sur le port, un canot de réfugiés s'échoue, et c'est Julien, adhérent au parti communiste, qui cette fois s'absente pour secourir les blessés. Alors qu'elle est seule, un homme dont Emma a déjà croisé le regard l'aborde. Il se prénomme Edmond, appartient à cette classe des privilégiés que Julien conspue sans relâche. Il est l'époux de la jeune femme aux robes vaporeuses qui, quelques jours plus tôt, leur a demandé de quitter une plage qu'elle prétendait « privée ». Il a connu la guerre et les tranchées. Entre eux, quelque chose naît : une étincelle, un espoir, la possibilité d'un monde nouveau.
Tiffany Tavernier est de ces écrivaines qui, dès lors qu'un sujet recèle la promesse d'une histoire, transportent le lecteur à n'importe quelle époque et lui donnent l'impression d'être un personnage évoluant aux côtés des protagonistes. Dans En vérité, Alice (Sabine Wespieser, 2024), on découvrait ainsi les arcanes du diocèse de Paris à travers le quotidien d'une employée en charge de préparer les dossiers des futurs saints. Dans L'Ami (Sabine Wespieser, 2021), on devenait le voisin d'un tueur en série. Dans Congés payés, on suit l'émancipation d'une femme qui, à la faveur des beaux jours et d'un droit social acquis suite aux grèves massives de 1936, se réapproprie son corps, ses idées et du temps pour elle-même. Si la beauté d'Emma transparaît à travers le regard de son fils, magnifique incarnation d'une jeunesse engagée pour un idéal de justice, elle se révèle également à travers son courage, sa résilience et son envie de croire en des lendemains meilleurs. Avec l'entre-deux-guerres et ses luttes pour arrière-plan mais aussi pour ressorts romanesques, ce roman social et d'amour allie récit ouvrier et émancipation féminine, dans la lignée du très beau Voyage à Paimpol de Dorothée Letessier, best-seller en 1980 que les éditions Gallimard ont eu la bonne idée de rééditer en 2025. Avec Congés payés, en librairie à la fin de l'été, il sera encore temps de se souvenir des Emma, des Julien et des Luis, sur une plage accessible à tous.
Congés payés
Sabine Wespieser éditeur
Tirage: 6000 ex.
Prix: 22 € ; 256 p.
ISBN: 9782848056302
