Into the wild. « Qui se tait coupe les ponts. C'est une loi. Un effet immédiat du silence, universellement observé. Qui se tait s'éloigne, bascule peu à peu dans un autre monde : celui de la solitude. Avec ce qu'elle comporte de vertige, d'effroi. Avec aussi ce qu'elle ouvre d'ivresse. » Sylvain Prudhomme n'est pas de ceux qui considèrent que toute conversation n'est jamais que vain bavardage. Et le retranchement dans l'écriture de celui qui est sans aucun doute l'une des très grandes voix de notre paysage littéraire contemporain ne doit pas être compris comme un choix d'anachorète. Simplement, chez le romancier, la joie et la douceur des personnages ne laissent jamais oublier l'importance prégnante de l'ailleurs, du territoire. Que l'on songe à la plaine de la Crau de Légende (Gallimard, 2016) ou aux routes dans la nuit de L'enfant dans le taxi (Minuit, 2023), par exemple. C'est cela, c'est l'histoire de la dissolution d'un être au sein d'une sorte de cosmogonie magique, de l'effacement progressif de l'un pour l'autre, qui fait l'immense beauté, presque inquiétante, vraiment fascinante, du neuvième roman d'un Prudhomme qui n'en finit plus d'élargir sa palette. De quoi s'agit-il ? D'une femme. Qui disparaît. Elle s'appelle Paola, la quarantaine. Elle est photographe, travaille à l'ancienne, sur des plaques de verre. Elle expose un peu partout en Europe, représente des sites sauvages et montagneux. C'est au retour d'un séjour dans l'un d'eux, une réserve naturelle protégée jalousement des déprédations humaines, que le narrateur du livre la rencontre. Brièvement. Juste assez pour ne plus l'oublier. Et trop pour ne pas être bouleversé par l'annonce de son étrange disparition dans ce même massif montagneux, au cœur de l'hiver. Ne pouvant se résoudre à sa mort probable, il va entreprendre d'en savoir plus sur elle, de retrouver son ex-amant, l'équipe d'archéologues et de chercheurs qu'elle accompagnait dans leurs séjours dans la réserve, sa galeriste... Il va refaire le chemin de ses derniers mois, marqués par plusieurs incidents troublants : la découverte du corps d'un homme, des présences étranges, des pêcheurs qui ne le sont pas moins, de lointaines fumées ou une avalanche. La vérité introuvable de Paola sera dans son obsession à voir l'invisible, à s'y perdre et à s'y retrouver.
Jamais Sylvain Prudhomme n'avait livré un récit aussi absolument noir et en même temps aussi paradoxalement lumineux. Car ce n'est pas une descente aux enfers que connaît Paola, personnage magnifique, plus grand que la vie, mais une sorte d'assomption mystique, vers le blanc, vers la plus vive clarté. En ce sens, De l'autre côté du lac est à l'œuvre du romancier ce que Tintin au Tibet fut à celle d'Hergé : une résolution autant qu'une consolation. Cette ode aux forces telluriques, à la clarté des nuits, aux animaux, aux plantes, à la neige et au courage de ceux qui ne cèdent rien de leur amour marque cette rentrée du sceau d'un grand livre.
De l'autre côté du lac
Minuit
Tirage: 20 000 ex.
Prix: 22 € ; 288 p.
ISBN: 9782707358233
