Chant d'exil. « Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. » Ces sages paroles de La Bruyère, Jonas Dorléon, le narrateur de C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien, les met en pratique sans même y réfléchir. À Haïti, le bonheur, on n'y pense même pas. Vivre c'est survivre, au chaos, à la misère, à la violence. Absurde comme une balle perdue, comme une balle pour rire. Littéralement. Jonas, professeur et poète, est dans un bus quand le véhicule est attaqué. Prise d'otages. Les bandits font descendre les passagers, les alignent. Celui qui n'arrive pas à raconter un truc drôle, menace le meneur des malfrats, sera abattu. L'humour peine à poindre. On tombe comme des mouches. Pas drôle. Une balle. C'est au tour de Jonas. Il récite le fameux psaume 23 où le roi David louant Yahvé le compare au berger qui nous guide dans la vallée de l'ombre. Mais, paniqué, Jonas inverse le sens des mots. « Je crains le mal, car ta présence s'est tue. Ta houlette est tombée, ton bâton s'est brisé. Et nul ne me rassure... » Le chef des brigands est hilare. Jonas a la vie sauve. Et le rescapé de rire, d'un rire sec, tout au long de ses tribulations aussi truculentes que poignantes.
C'est décidé, Jonas doit partir : « Parce que je comprenais enfin que le pays était mort. Que Haïti n'était plus un pays, mais un prétexte. Un panneau. Une illusion sur un billet de banque déchiré. Les gangs se battaient pour le territoire. Mais le territoire n'appartenait plus à personne. Pas à l'État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d'adresse. » Ainsi commence l'odyssée dont la destination finale sera le Canada, comme pour le primo-romancier québécois d'origine haïtienne qui dut quitter son île natale à l'instar de son personnage. La République dominicaine, le Pérou, le Brésil... chaque étape a ses périls, le parcours du migrant n'est qu'obstacles. Muni d'un sac plastique qui contient toute sa vie, Jonas travaille sur un chantier, puis est cireur de chaussures. Quoiqu'il fasse, il est toujours poète, écrit des vers, connaît par cœur ceux de son compatriote René Depestre. « Je suis né noir et haïtien / J'ai la parole collée au sang. / Et chaque pas me rappelle / Que l'exil est une langue qui mord les pieds. » Sur les places publiques, Jonas devient un griot qui se met « à raconter. À inventer. À mentir avec style ».
C'est avec une verve formidable que Thélyson Orélien nous embarque dans son voyage au bout de la nuit. Nuit intérieure, moite de sueurs froides chaque fois qu'on traverse illégalement la frontière en payant des passeurs sans scrupule. Nuit en plein midi où le soleil cuit les dernières illusions telles de purulentes carcasses. Nuit d'encre de la jungle où une migrante accouche seule d'un bébé mort-né. Dans C'était ça ou mourir, la poésie de la langue rédime l'horreur des faits sans jamais nous les faire oublier. La tragédie n'empêche pas non plus le rire. Au contraire. Jonas définit ainsi son statut : « Pas "demandeur d'asile" ni "artiste de rue". Juste : homme debout, avec assez de souffle pour faire rire ceux qui ne savent plus comment pleurer. »
C'était ça ou mourir
Grasset
Tirage: 13 000 ex.
Prix: 20 € ; 272 p.
ISBN: 9782246847069
