Pour la deuxième année consécutive, la Scelf organisait au cœur du Séries Mania Forum son opération Shoot the Book !, réunissant près de 120 marques éditoriales françaises et internationales au Grand Palais de Lille. Une trentaine de directeurs de droits éditoriaux ont plongé dans un marché contracté, devant des producteurs néanmoins engagés.
Une fragilité structurelle du financement de la production sérielle illustrée par les difficultés économiques d’un grand diffuseur. « L'année dernière, c'était Canal qu'on mettait en avant comme ayant ralenti une partie des développements, cette année c'est plutôt France Télévisions », explique à Livres Hebdo Delphine Clot, fondatrice de l'agence de droits audiovisuels Matriochkas, présente pour la quatrième année consécutive, livrant un diagnostic de marché sans détour.
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Pour autant, la demande ne s'est pas tarie. L'adaptation de propriétés intellectuelles existantes (IP) conserve ainsi sa domination sur le développement original : elle réduit le temps de conviction auprès des diffuseurs. « Ce qu'on pourrait comprendre de ce que nous disent les producteurs, c'est que ce gain de temps sur la clarté d'une proposition de série - parce qu'adaptée de quelque chose qui lui-même est rassurant, lisible - est déterminant », analyse l’ancienne productrice.
Plus de 300 rendez-vous ont été recensés par les organisateurs lors de la session btob au Series Mania Forum, le 24 mars 2026- Photo © EDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La tendance de fond reste la même : des sujets balisés, des genres identifiables. Mais Delphine Clot note en marge quelques équipes prêtes à des « pas de côté », notamment via l'hybridation générique avec des thrillers teintés de fantastique ou des romances catastrophistes, moins pour innover que pour rassurer par la combinaison. « C'est plutôt pour venir rassurer leur interlocuteur que les prods s'appuient sur des voix singulières ou des propositions très lisibles », résume-t-elle. Les créneaux de Matriochkas étant entièrement réservés, au point de se dédoubler sur certains horaires, l'agence confirme l'attractivité du format pour les acteurs installés.
Directrice de droits chez Calmann-Lévy, Patricia Roussel est également présente pour la quatrième fois à Lille, où elle ressent une baisse de fréquentation lors de la première journée du Forum. La situation au Moyen-Orient n’a évidemment pas aidé selon elle, « empêchant les Israéliens » notamment de faire le déplacement. Sur sa table, on retrouve le dernier Serena Giuliano, Volare, qui effectue tout juste un bon démarrage en librairie, ou le prochain roman de Jean-Christophe Ruffin à paraître début avril, La Folie Sainte-Hélène.
Des primo participants face à la spécificité du format
Shoot the Book ! attire également des entrants venus tâter le terrain audiovisuel pour la première fois. Leurs retours, convergents, dessinent les contours d'un apprentissage spécifique.
Les XII Singes, marque de la société lyonnaise Respell, éditeur de jeux de rôle fêtant ses 20 ans, fait le pari que ses univers narratifs structurés constituent une matière première adaptable pour l'écran. « Nous proposons une expérience, présente le président Pascal Collin. Il y a des personnages, des histoires, des scénarios écrits. Pour des scénaristes et producteurs, il y a de la matière à exploiter, peut-être plus facilement encore que les romans. ».
Pascal Rollin et Roxane Touret, de la société de jeux de rôles Les XII singes, ont piqué la curiosité des producteurs lors de la session btob du Projects & IP Market du Série Mania Forum, à Lille, le 24 mars 2026s- Photo © EDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La société, qui a déjà décliné certains de ses univers en BD et en romans via des partenariats éditoriaux, voit dans la série la prochaine étape logique d'une stratégie transmédia. Roxane Touret, chargée de production, souligne la résonance du format avec les attentes du marché : « Un jeu de rôle, c'est en rapport à la fois avec le théâtre, le jeu et le roman. Ça peut se lire, ça peut se jouer, ça se vit. »
Premier bilan de la journée pour les deux Lyonnais : des producteurs réceptifs à l'originalité des univers proposés, une prise de conscience de la diversité du catalogue, mais aussi la découverte des différentiels entre marchés. « Il n'y a pas les mêmes spécificités entre le marché français et le marché belge ou international. Ils ne cherchent pas la même chose », note Roxane Touret. Pascal Collin retient surtout l'effet d'accélération propre au format : « La rencontre est condensée. C'est une belle opportunité, mais il ne faut pas le répéter aux autres éditeurs de jeu de rôle ! », sourit-il.
Le concept dépasse les frontières. Quentin Huon, de Swiss Books, une agence représentant des éditeurs suisses majoritairement alémaniques, participait pour la première fois à titre personnel, dans le cadre d'une délégation nationale. Le constat du suisse est mitigé. Sur une plage de rendez-vous potentiellement chargée, il n'en a finalisé que cinq dans la journée, plus un informel le lendemain : « J'ai envoyé pas mal de demandes via la plateforme dédiée. Soit elles sont restées sans réponse, soit on m'a dit "on pourra se voir un de ces quatre" ».
La sélectivité des producteurs, qui « passent en coup de vent », impose une adaptation radicale du discours. « Ici, les producteurs ont vraiment envie de voir tout en cinq minutes. En moins de deux minutes, il faut leur vendre le livre », résume-t-il, pointant la rupture avec la culture des foires littéraires où l'auteur et la maison comptent autant que l'histoire. Sur les cinq rendez-vous tenus, deux producteurs ont semblé réellement intéressés, dont l'un déjà familier de l'un des titres présentés.
Michel Lafon : les droits audiovisuels, nouvelle priorité stratégique
Bilan également nuancé pour Honorine Dupuy d'Angeac, responsable des droits étrangers et audiovisuels chez Michel Lafon depuis sept ans. Sa première venue à Lille reflète une réorientation stratégique de la maison indépendante, qui réintègre en grande partie l’activité après l’avoir entièrement externalisée. Mais la première journée lilloise déçoit partiellement. « Mon carnet de rendez-vous n'est pas aussi rempli que je l’espérais. Les producteurs que j'ai vus sont pour l'essentiel des producteurs que je connais déjà et que je vois à Paris. » L'espoir d'une exposition aux interlocuteurs étrangers, principal argument de la manifestation, s’est peu concrétisé. La comparaison avec Shoot the Book ! Londres, qu'elle a fréquenté deux semaines plus tôt et trouvé « très porteur », éclaire ce sentiment relatif.
Sur le fond, l’ancienne directrice d’agence de droits à Londres pointe une différence métier structurelle entre droits étrangers et droits audiovisuels : les premiers travaillent sur le texte intangible, quand les seconds ouvrent un espace de transformation. « Il y a des livres que je ne vends qu'à l'audiovisuel. Une fin très noire dans un livre, par exemple, ce n'est pas très grave, ça peut s'adapter ». En tout état de cause, l'une nourrit l'autre : une cession audiovisuelle stimule l'intérêt à l'étranger, et inversement.
L'édition apprend le langage de l'écran
La convergence des témoignages dessine un signal faible mais cohérent : le marché des droits audiovisuels impose à de nombreux acteurs de l’édition une pédagogie du format qu'ils n'ont pas encore totalement intégrée. La logique de pitch - histoire forte, genre clair, personnages saillants - reste déroutante pour des professionnels habitués à valoriser le style, la singularité d'une voix ou la réputation d'une maison.
La plateforme de rendez-vous de Séries Mania, pointée par plusieurs primo-participants comme peu réactive du côté des producteurs, constitue un frein à l'amorçage de nouvelles relations pour des entrants sans réseau préexistant. Néanmoins, le calendrier de la Scelf, qui a lancé un cycle de formation pour ses adhérents, propose de nombreux espaces d’échanges avec des producteurs. Prochaines échéances, le festival de Cannes en mai suivi du Mifa à Annecy, fin juin.


