Donnez-nous des nouvelles. Régulièrement, Salman Rushdie, essentiellement romancier, s'est essayé à des recueils de nouvelles. En voici un nouvel ensemble, La onzième heure, juste après Le couteau (2025), superbe récit autobiographique. S'il en était besoin, La onzième heure suffirait à démontrer que le lâche attentat contre l'écrivain, s'il lui a hélas laissé quelques séquelles physiques, n'a en revanche pas touché son esprit, son inventivité, son humour. La créativité de Salman Rushdie, son imagination exubérante, son style baroque peinent à se canaliser dans des textes courts. C'est pourquoi, dans le présent recueil, seulement deux des cinq textes (« Dans le Sud » et « Le vieil homme de la piazza ») correspondent au genre communément appelé « nouvelle », tandis que les trois autres sont plutôt ce que les Anglo-Saxons nomment des novellas, c'est-à-dire des romans courts. Une nouvelle doit laisser le lecteur sur sa faim, le surprendre. Une novella peut le rassasier, multiplier les personnages et les intrigues, sur du temps long. Voyons sur pièces.
« Dans le Sud » et « Le vieil homme de la piazza », qui ouvrent et ferment le livre, sont parues dans le New Yorker, ce qui explique leur relative brièveté. « Dans le Sud » se déroule en Inde, pays natal de Rushdie, dans le Tamil Nadu. Elle met en scène deux vieux messieurs de 81 ans, qui se connaissent depuis toujours et se chamaillent. L'un, Senior, a eu une vie bien remplie et une nombreuse famille. L'autre, Junior, fut un bureaucrate médiocre et est resté célibataire. Le destin va frapper cruellement l'un des deux, à la veille du tsunami de Noël 2004. « Le vieil homme de la piazza », en forme de parabole, met également en scène un homme âgé, qui s'installe tous les jours à la même heure sur la place de son village, devenue une espèce de foire d'empoigne bruyante où, sauf le dimanche, les habitants viennent se quereller. Lui « retient sa langue ». Jusqu'au jour où un couple, suivi par d'autres, vient solliciter de sa part un conseil, sans le suivre. Est-ce le début d'une nouvelle ère ? La langue reprendra-t-elle ses droits ou continuera-t-elle de souffrir en silence ?
« La musicienne de Kahani », première novella, se passe à Mumbai (Bombay). C'est l'histoire d'une musicienne prodige qui tombe amoureuse du fils d'une richissime famille parsie, lequel, poussé par ses parents snobs, finit par la mépriser. Pour sa belle-famille, la jeune femme doit tout sacrifier afin de donner naissance à l'héritier de leur clan. Mais rien ne va se passer comme prévu... « Le défunt retardataire » relate la bizarre histoire d'amour entre un briseur de code anglais durant la guerre et un policier d'origine indienne, et le scandale qui s'ensuivit. Enfin « Oklahoma », impossible à résumer si tant est qu'on y ait compris quelque chose, témoigne de la fascination de Rushdie pour l'univers de Kafka, poussant son sens de l'absurde le plus loin possible, avec un jeu sur le texte dans le texte... Il faut relire cette novella plusieurs fois pour tenter de s'y retrouver.
On pourrait s'amuser à chercher dans ces textes tous les clins d'œil autobiographiques qu'y a glissés un Salman Rushdie en totale roue libre. On préfère laisser au lecteur le plaisir de la découverte.
La onzième heure
Gallimard
Traduit de l’anglais par Gérard Meudal
Tirage: 15 000 ex.
Prix: 23 € ; 320 p.
ISBN: 9782073125347
