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Au comptoir de n'importe quel bar en France, Jeff Bezos trouverait un sujet de conversation facile avec les autochtones : la bonne combine pour ne pas payer d'impôt. Il aurait de quoi tenir la discussion pendant plusieurs tournées car le patron d'Amazon fait les choses en grand. Avec l'aide du Luxembourg, véritable trou noir fiscal de l'Union européenne, il évapore tout ce qu'il gagne sur le Vieux Continent. Amazon EU SARL, la société qui encaisse toutes les transactions réglées par les clients d'Amazon.fr, .uk, .de, .es, etc., déclare 7,5 milliards d'euros de recettes en 2010, selon le dernier bilan disponible, cité par notre confrère The Bookseller.
Ce bilan est d'ailleurs moins détaillé que celui d'une boucherie-charcuterie de quartier. Une seule ligne intitulée "autres charges externes" pompe 7,4 milliards d'euros. Des salaires et autres menus frais absorbent encore quelques millions d'euros, pour ne laisser que 14,38 millions d'euros de bénéfices, sur lesquels sont réglés 5,47 millions d'euros d'impôts, soit un taux de 38 % qui n'a rien d'avantageux.
LES PROFITS POUR LA MAISON MÈRE
En fait, les profits sont absorbés par la maison mère, Amazon Europe Holding Technologie, qui n'est pas tenue de publier des comptes consolidés. Celle-ci déclare 440 millions d'euros de bénéfice, et aucun impôt. Elle est elle-même filiale d'ACI Holdings, société britannique installée à Gibraltar (autre paradis fiscal), absorbée par Amazon Holding International Sales, basée au Delaware - encore un paradis fiscal, américain celui-là.
Les filiales françaises d'Amazon ne sont que des prestataires de services (merchandising, relations fournisseurs, logistique). Elles emploient environ 1 000 personnes, ont déclaré l'an dernier 104 millions d'euros de chiffre d'affaires et 9,3 millions de bénéfice, sur lesquels elles ont acquitté 4,9 millions impôts.
C'est insuffisant aux yeux du fisc français, qui soupçonne une embrouille. Amazon aurait réalisé plus de 900 millions d'euros de chiffre d'affaires au départ de France, selon une enquête commandée par le Sénat à propos de l'évasion fiscale pratiquée par ces multinationales de l'Internet. Les contrôleurs des impôts britanniques et allemands, et même luxembourgeois, pourtant réputés très compréhensifs, épluchent aussi la comptabilité des multiples filiales européennes. En fait, Amazon a mis sur les dents les contrôleurs de presque tous les Etats où le groupe est implanté, comme il le reconnaît dans un interminable paragraphe de petites notes publiées à la fin de ses bilans. The Bookseller a déniché une déclaration récente déposée à la SEC (gendarme de la Bourse aux Etats-Unis) dans laquelle Amazon indique que le fisc fédéral lui réclame 1,5 milliard de dollars d'arriérés d'impôts sur les années 2006 à 2011. Le groupe conteste "vigoureusement » ce redressement. Plusieurs Etats américains s'empoignent aussi avec le site marchand à propos des taxes sur les ventes. En Europe, la TVA sur les produits physiques ne pose pas de problème légal : Amazon EU la prélève, et reverse ce qui revient à la France. Pour le numérique, c'est le Luxembourg qui a pris des libertés avec la réglementation européenne en passant au prix réduit, comme la France d'ailleurs.

