Entretien

Olivier Cohen: « Pour éditer de la fiction, il faut y croire »

Olivier Cohen

président et directeur éditorial des éditions de l'Olivier - Photo OLIVIER DION

Olivier Cohen: « Pour éditer de la fiction, il faut y croire »

Le P-DG fondateur des éditions de l'Olivier, Olivier Cohen, explique la nouvelle organisation de la maison dont l'actionnaire, Le Seuil, a été repris par Média-Participations. Il présente les lignes de force d'un programme qui inclut Jean-Paul Dubois, Sally Rooney et Roberto Bolaño.

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Par Claude Combet,
Créé le 07.06.2019 à 00h00,
Mis à jour le 07.06.2019 à 13h35

Livres Hebdo : Les éditions de l'Olivier créées en 1990 appartiennent depuis 1995 au Seuil, lui-même racheté par Média-Participations. Comment s'insèrent-elles dans ce groupe ?

Olivier Cohen : L'Olivier a été racheté à 100 % par Le Seuil en 1995. Je suis redevenu actionnaire - minoritaire - en 2006. Nous procédons actuellement à une augmentation de capital, ce qui va changer à nouveau la répartition. Mais l'important n'est pas là. Pendant vingt-neuf ans, Le Seuil a été un actionnaire exemplaire. L'accord conclu à l'origine avec Claude Cherki [P-DG jusqu'en 2004, NDLR] a été respecté à la lettre. Autrement dit, notre liberté éditoriale a été - et est toujours - totale. En nous laissant les mains libres, Le Seuil nous a permis de créer ce catalogue que beaucoup de confrères nous envient, en France comme à l'étranger.

« En octobre commencera la publication des œuvres complètes du Chilien Roberto Bolaño, un écrivain mythique, sur six volumes au total. » - Photo OLIVIER DION

En quoi consiste votre nouveau contrat avec Le Seui ?

O. C. : Après le rachat du Seuil-La Martinière par Média-Participations, j'avais besoin de garanties concernant la stabilité de la maison dans les années à venir. C'est désormais chose faite, puisque je suis reconduit dans mes fonctions de président et de directeur éditorial des éditions de l'Olivier. Avec deux grands objectifs : maintenir la qualité du catalogue, d'une part, et respecter l'équilibre financier, d'autre part. Le deuxième point va exiger une rigueur accrue dans la gestion des ressources. J'y suis tout à fait prêt, dans la mesure où cet effort de rigueur apparaît comme la condition même de notre indépendance au sein du groupe. Par ailleurs, nous restons fidèles à notre projet de départ : ne pas publier plus de 35 nouveautés par an, et offrir ainsi aux auteurs le confort et les moyens d'une maison à taille humaine.

Quels rapports entretenez-vous avec Média-Participations ?

O. C. : A l'instar d'Anne-Marie Métailié, Points, La Librairie du XXIe siècle, Le Sous-sol, etc., L'Olivier fait partie intégrante de ce que nous appelons « le groupe Seuil ». Mon interlocuteur naturel demeure donc Hugues Jallon [son P-DG, NDLR], ce qui n'exclut pas des contacts directs avec la direction de Média-Participations.

Qu'est-ce qui a conduit L'Olivier à ne pas intégrer comme Le Seuil le nouvel immeuble de Média-Participations, à Rosa Parks ?

O. C. : Quand Le Seuil est parti à Montrouge, nous nous sommes installés à Montparnasse. Je tiens à cette indépendance géographique. Pour les Américains, c'est le côté « Paris est une fête », La Rotonde, Le Dôme, La Coupole, Le Select... Le quartier est aussi celui de la rue Huyghens, siège d'Albin Michel et de la rue du Montparnasse avec Fayard, Stock, Le Livre de poche.

Loin d'être un caprice, cette décision a contribué à notre identité. Etre indépendant, c'est bien sûr avoir sa propre équipe et, si possible, ses propres locaux. Il faut se sentir chez soi pour que les auteurs se sentent chez eux.

Votre responsable commercial, Pierre Hild, est parti diriger l'équipe commerciale du Seuil, et Laurence Renouf, la responsable du service éditorial, a pris sa retraite. Comment avez-vous renouvelé l'équipe ?

O. C. : Ces deux événements sont typiques du genre de situation auquel un patron de PME (c'est ainsi que Paul Otchakovsky-Laurens nous qualifiait tous les deux) est amené à faire face. Ce sera donc l'occasion à la fois d'un renouvellement et d'une réorganisation. L'opportunité de renforcer et de rajeunir la structure. Pauline Mulin est désormais notre responsable libraires. Une nouvelle responsable éditoriale, Jeanne Grange, vient de nous rejoindre, après avoir exercé ces fonctions au Seuil chez Stock et chez Bourgois.

Votre catalogue a acquis sa notoriété notamment avec les auteurs américains. Aujourd'hui, la littérature étrangère se vend moins bien : comment affrontez-vous cette crise ?

O. C. : Quand nous nous sommes lancés, les grandes maisons (à quelques exceptions près) ne croyaient plus guère à la littérature étrangère et on ne parlait pas des romans étrangers à la rentrée littéraire. On a assisté à une véritable révolution chez les lecteurs, qui ont voulu élargir leur horizon et ont pris goût aux textes d'ailleurs. Nous avons gagné notre pari : celui de faire émerger de nouveaux auteurs étrangers en les accompagnant vers le succès.

Chère à publier en raison du montant des à-valoir et des coûts de traduction, la littérature étrangère voit ses tirages s'éroder. Sans doute faut-il y voir la conséquence d'une surproduction, elle-même liée à un certain manque de discernement dans les choix éditoriaux. Il nous faudra nous montrer plus que jamais vigilants, sans relâcher pour autant notre créativité.

Voyez-vous des écrivains pour succéder aux Richard Ford, Jonathan Franzen ou Jonathan Safran Foer ?

O. C. : Oui, bien sûr ! J'en veux pour exemple la nouvelle vague irlandaise, qui se développe autour du magazine The Stinging Fly. Nous publierons à la rentrée Conversations entre amis, d'une très jeune romancière, Sally Rooney, qui sait manier crudité et violence, acheté avant qu'il ne devienne un best-seller aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. J'y crois au point d'avoir écrit une lettre aux libraires, ce que je n'avais pas fait depuis Les corrections de Jonathan Franzen. Nous publions aussi Nicole Flattery et Claire-Louise Bennett, qui appartiennent toutes deux à cette école de Dublin.

Trois romancières...

O. C. : Il y a une relève du côté des écrivaines. En septembre, nous ferons découvrir une jeune Cubaine, Carmen Maria Machado. En octobre, nous rééditerons une version très augmentée (notamment sur Alice Munro, prix Nobel 2013) de La marche du cavalier de Geneviève Brisac, sous le titre Sisyphe est une femme, un essai important sur les romancières et la place des femmes dans la littérature contemporaine dans la collection « Les feux ».

On annonce un grand auteur sud-américain à votre catalogue...

O. C. : En octobre commencera la publication des œuvres complètes du Chilien Roberto Bolaño, un écrivain mythique. Andrew Wylie m'en a proposé les droits que Bourgois avait perdus il y a quatre ans. La négociation a été longue et complexe, car il fallait qu'une collection de poche nous accompagne : ce sera Points. Il y a beaucoup de textes inédits, dont des poèmes. Nous avons prévu six volumes au total.

La littérature française reste très importante à L'Olivier?

O. C. : Absolument ! Je suis particulièrement content de notre rentrée française. Jean-Paul Dubois revient, un auteur d'une grande fidélité, qui n'avait pas publié depuis 2016. Je considère Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon comme son livre le plus important depuis Une vie française. Nous publierons aussi Emmanuelle Pireyre, lauréate du Médicis il y a cinq ans avec Féerie générale, et Guillaume Sorensen, un jeune auteur qui est un peu le dernier héritier du surréalisme belge.

Qu'en est-il du livre de Florence Aubenas, attendu depuis longtemps ?

O. C. : Il est prêt mais nous ne pouvons pas le publier pour le moment. Une procédure judiciaire est en cours à l'encontre de certains protagonistes du livre, et la présomption d'innocence doit être respectée. C'est une situation qui demande beaucoup de patience, pour l'auteure comme pour l'éditeur. Le quai de Ouistreham fait partie des meilleures ventes de la maison (pour mémoire : 610 000 ventes tous formats confondus, dont 260 000 en grand format) avec La route de Cormac McCarthy (650 000).

La littérature traverse une période difficile. Comment l'abordez-vous ?

O. C. : Le succès est imprévisible, mais nécessaire. Le but est de faire vivre la littérature dans sa maison ; mais vivre de la littérature est plus compliqué. Même si la littérature est rarement une source de profits immédiats, elle reste un enjeu très important, y compris pour les grands groupes d'édition. Pour éditer de la fiction, il faut y croire. Denis Roche disait : « avoir le feu sacré ». Marthe Robert a écrit quelque part - je cite de mémoire - que la littérature est inséparable de sa propre légende. Je souscris totalement à cette affirmation.

Les périodes critiques secrètent de l'anxiété et du catastrophisme. Il y a huit ans, on annonçait la mort du papier, or le numérique a atteint un palier y compris aux Etats-Unis. Maintenant, on brandit la menace Netflix. Nous vivons une période difficile : il faut s'adapter. Mais cela nécessite énergie et passion. La littérature est une obsession productive.

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