En ce temps-là - un futur qui ressemble beaucoup à un présent ou un passé proche -, les jours des Odessites sont aussi mornes que leurs nuits. Pris dans un fatalisme apathique, ils assistent désabusés à « la vaine agitation des nationalistes pouchkiniens tenant la dragée haute aux patriotes babéliens ». Mais après des années « d'occultation », voici que la rumeur annonce le retour d'Ossip Ossipovitch, l'écrivain le plus éminent de cette Odessa fictive, « le grand écrivain national » dont l'œuvre, invisible, immatérielle (il s'est toujours refusé à toute publication) circule on ne sait comment. Une légende dont chaque apparition, chaque intervention, suscite exégèses et commentaires. Vie, mort et postérité de ce littérateur d'influence nous sont racontées par un narrateur qui reste discrètement dans la position du témoin, du passeur. Car tour à tour prophète de malheur, visionnaire, directeur de conscience et pourvoyeur d'utopies - autant de rôles que l'écrivain refusera d'assumer complètement, tout en participant soigneusement à l'édification de son mythe -, le très secret Ossip Ossipovitch, homme à éclipses, va marquer trois époques et inspirer les rêves et les désillusions de plusieurs générations de jeunes compatriotes. D'abord à l'origine de la création d'un premier mouvement mené par « les purs et les pures », on le retrouvera plus tard aux côtés des « jeunots et des jeunottes », ces artisans de « La Grande Insurrection ».

La politique par d'autres moyens, les rêves de démocratie directe, les grandeurs, déceptions et impasses du soulèvement collectif, le réchauffement climatique, la menace terroriste qui prend la forme d'attentats contre un kiosque à musique et « le restaurant des Deux lièvres agiles », revendiqués par « l'Armée Libre de la pointe sud-est de Patagonie (ALP) » et le « Front de Libération Maori (FLM) »... toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé n'est que réinvention maîtrisée, décalage volontaire. Marie Baudry fait feu de tout bois, joue avec les genres : le récit postapocalyptique, le conte oriental, l'épopée révolutionnaire, et engage le lecteur dans une complicité critique. Avec cette farce railleuse enchantée de trouvailles comme ce « kiosque aux oiseautomates » ou cet entrepôt où l'eau de mer est transformée en pluie, la primo-romancière trempe sa malicieuse fable politique dans un bain régénérant d'absurde et de fantaisie.

Marie Baudry
Ossip Ossipovitch
ALMA ÉDITEUR
Tirage: 2 500 ex.
Prix: 17 € ; 224 pages
ISBN: 9782362794926





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