Pseudo-science. Dans ce roman qui prend la forme d'une enquête, Marouane Essadek, professeur de philosophie et auteur de l'essai Découvrir Fanon (Éditions sociales, 2022), traverse l'histoire de l'eugénisme américain au début du xxe siècle. Il montre comment les fantasmes eugénistes d'un groupe de médecins, biologistes et universitaires américains - quelques décennies avant que les nazis ne les reprennent de façon plus radicale encore en Europe -, ont fini par être légitimés en 1927 par une décision de justice de la Cour suprême concernant un cas de stérilisation forcée, celui de Carrie Buck. À 3 ans, Carrie est recueillie dans la famille Dobbs car sa mère Emma est jugée faible d'esprit et incompétente pour s'occuper d'elle. Quelques années plus tard, John et Alice Dobbs estiment que la jeune fille, qui présente pourtant de bons résultats scolaires et un comportement salué par ses professeurs, fait preuve de la même déficience mentale que sa mère. Lorsque Carrie tombe enceinte de Clarence, le neveu des Dobbs - d'un viol dont personne ne s'inquiétera jamais -, ils décident de l'envoyer là où se trouve sa mère, à Lynchburg, une « colonie » où sont enfermés et stérilisés les faibles d'esprit.
Parallèlement à la destinée de ces deux femmes, l'auteur établit un historique de la médecine eugéniste qui se développe dans le Sud des États-Unis. Porté par la préservation de la pureté du sang blanc depuis l'abolition de l'esclavage, le médecin et scientifique Paul Barringer, président de la faculté à l'université de Virginie, nomme Edwin Alderman, qui lui-même nomme les professeurs Henry Heck et Harvey Jordan. Tous sont des partisans reconnus de l'eugénisme. Selon eux, dans ce Sud si cher à leur cœur, les masses populaires blanches sont plus illettrées que celles du Nord. Il s'agit donc de séparer les êtres jugés inférieurs des autres par de savants calculs de QI et d'âge mental, de les isoler afin qu'ils n'entachent pas la société et de les stériliser pour écarter tout danger qu'ils se mélangent et se reproduisent.
Ce que l'auteur traduit ici avec finesse, c'est la manière dont ces hommes ont conduit leur entreprise avec un sens du devoir intact, persuadés d'œuvrer pour la société. Il montre également comment les personnes qui ont fait l'objet de leurs analyses ont été privées de parole et de conscience, réifiées pour convenir aux discours eugénistes.
L'histoire de Carrie, d'Emma et de nombreux autres considérés comme inférieurs - les faibles d'esprit, les Noirs... - et menaçants pour la pureté de la race blanche, rappelle non seulement que ces idéologies pétries de pratiques colonialistes et qui vont être récupérées par les nazis reposent sur des fantasmes mortifères, mais qu'elles ont pu se développer grâce à la validation d'institutions étatiques comme la justice.
En exergue, pour ouvrir son roman, l'écrivain a subtilement juxtaposé deux citations, l'une de l'Évangile - « tout bon arbre produit de bons fruits » -, l'autre d'un morceau du groupe de rap Fonky Family - « même si je parle du passé, c'est du futur qu'il s'agit. » Deux phrases qui éclairent cette histoire horrifique et méconnue, dont Marouane Essadek fait le récit avec brio, justesse et précision.
Mon corps donné pour vous
Noir sur blanc
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 22,90 € ; 368 p.
ISBN: 9782889832255
