Une semaine après la décision du tribunal administratif de Montreuil, qui a ordonné le retrait des manuels « libres » de la plateforme Pearltrees au 30 septembre 2026, l'Association des éditeurs d'éducation (AEE) a tenu une conférence de presse jeudi 4 juin pour affirmer sa capacité opérationnelle et détailler les enjeux de marché qu'engage la décision pour le secteur.
20 % du marché national à reconquérir
L'Île-de-France représente environ 20 % du total du marché français des manuels scolaires. Depuis la rentrée 2025, la région avait cessé de financer les licences des manuels éditeurs, une réduction de financement estimée à 75 %, tout en maintenant un marché public avec la plateforme Pearltrees évalué à 14 millions d'euros.
La plateforme elle-même n'est pas remise en cause par la décision : c'est uniquement la présence des manuels libres qui devra cesser. Le retour à la normale implique donc une reconstitution significative de ce flux commercial, dont le montant consolidé n'a pas été communiqué par les maisons d'édition, qui restent des entreprises séparées.
La réactivation technique des manuels sur Pearltrees ne pose pas de difficulté : les éditeurs avaient converti l'ensemble de leurs titres au format de la plateforme dès 2024. « Les enseignants vont retrouver des ouvrages qu'ils connaissaient parfaitement, puisque la rupture s'est faite en 2025 », a rappelé Agnès Botrel, directrice de Magnard et membre du bureau de l'AEE.
Plus de 800 manuels sont disponibles pour les lycéens franciliens, y compris les nouvelles éditions intégrant les programmes réformés en langues vivantes et en mathématiques pour la rentrée 2026.
La question du financement régional
La remise en ligne des manuels éditeurs sur Pearltrees ne coûtera rien à la région dans l'immédiat. C'est l'achat de licences numériques, facturées entre 7 et 8 euros par an et par élève, qui constituera le véritable enjeu budgétaire.
Or la région n'a pas, depuis la rentrée 2025, financé de nouvelles collections papier, y compris pour les disciplines ayant fait l'objet de réformes de programmes. « Quand la région dit qu'elle continue à financer le manuel papier, c'est faux », a déclaré sans ambages une responsable de l'association lors de la conférence.
Delphine Dourlet, directrice du secondaire chez Nathan, et Agnès Botrel, directrice de Magnard, le 4 juin 2026 à Paris- Photo EDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
L'AEE souligne que les crédits jusqu'ici consacrés à la production des manuels libres (dont le coût réel n'a pas été communiqué par la région, malgré une demande formelle d'élus d'opposition depuis près d'un an) pourraient être redéployés vers l'achat de licences éditeurs. « Cet argent qui servait aux manuels libres peut désormais servir aux manuels scolaires structurés », a estimé Agnès Botrel. La région a annoncé son intention de faire appel, en demandant un sursis à exécution : une incertitude juridique qui complique tout arbitrage budgétaire à court terme.
Un effet domino enrayé, une position sécurisée
Au-delà de l'Île-de-France, la décision du tribunal a une portée nationale que les éditeurs entendent faire valoir. « On craignait l'effet domino », a reconnu Delphine Dourlet, présidente de l'AEE et directrice du secondaire chez Nathan, en référence aux échanges entre régions au sein de l'Association des régions de France.
Le modèle francilien reposant sur la production publique de contenus pédagogiques financée sur fonds régionaux se trouve désormais juridiquement disqualifié, ce qui sécurise le positionnement des éditeurs face aux autres collectivités.
Les pratiques varient pourtant sensiblement selon les territoires. Nouvelle-Aquitaine et Occitanie maintiennent la liberté de choix des enseignants, au manuel et au support numérique. Le Grand Est a opté pour le tout-numérique, mais en s'appuyant sur des catalogues éditeurs structurés et en entretenant un dialogue permanent avec les maisons d'édition.
Ce sont ces modèles coopératifs que l'AEE entend désormais promouvoir comme référence, y compris auprès de la région Île-de-France. « Il y a eu cette décision de justice, elle est importante. Mais maintenant, il faut passer à autre chose », a conclu Delphine Dourlet.
Des perspectives brouillées par l'instabilité politique
La clarification juridique intervient dans un contexte de marché fragilisé par une accumulation de réformes de programmes et d'incertitudes budgétaires. Pour la rentrée 2026, les nouveaux programmes concernent les langues vivantes en terminale, les mathématiques en seconde et première, avec l'instauration d'une épreuve anticipée de maths, les langues vivantes en cinquième et sixième, ainsi que l'histoire-géographie du cycle 3 (CM1-CM2 et sixième), avec une extension annoncée jusqu'en troisième.
Le financement public suit quant à lui une trajectoire préoccupante : la loi de finances 2025 avait alloué 85 millions d'euros au renouvellement des manuels de collège en français, mathématiques et première langue vivante. Des crédits qui n'auraient pas tous été consommés selon les informations de l’AEE. La loi de finances 2026 ne prévoit plus que 26 millions d'euros pour un périmètre disciplinaire plus large. Un budget jugé « pas suffisant du tout » par les représentants du secteur.
L'horizon politique ajoute une couche d'incertitude supplémentaire. Avec les élections présidentielles prévues au printemps 2027, des réformes annoncées par arrêté ministériel pourraient ne pas être menées à terme en cas d'alternance, rendant caducs des investissements éditoriaux déjà engagés. Le secteur aborde donc la rentrée 2026 dans une position paradoxale : une victoire juridique nette mais encore incertaine avec des perspectives de marché encore difficiles à consolider.

