La vie de Max. Un père, c'est fragile. Surtout quand il est petit. Lotte voyait bien qu'il fallait protéger Max Meyer. Elle aurait préféré un papa comme ceux de ses amies, de grands gaillards germains. Et puis la guerre est venue. Le marchand de cuir de Fribourg-en-Brisgau est enrôlé. « Le Juif en lui se sentait appelé à défendre de toutes ses forces la patrie allemande, son pays, le pays de tous. » Bon pianiste, il servira dans la musique, comme tambour. Après l'armistice, il devient conseiller municipal social-démocrate sous l'étiquette SPD. Puis Hitler et une autre guerre arrivent. Les Juifs sont désignés comme responsables. Max est obligé de céder son commerce. Tout cela n'est pas -nouveau. La haine, comme la mer, est toujours recommencée. Non, ce qui change dans ce bref récit inédit de l'écrivaine allemande Lotte Paepcke (1910-2000) publié en 1972, c'est le ton. Chaque phrase est pesée au trébuchet, énoncée avec les mots justes, sans fioritures. Au fil des pages, on voit ce père se métamorphoser physiquement et moralement, après son arrestation, sa déportation à Dachau, son retour dans sa maison cossue, son départ en Suisse puis aux États-Unis, la mort de sa femme à New York, et son retour dans son pays qui n'était plus tout à fait le sien. « Comment pouvait-il distinguer les personnes bienveillantes de celles qui avaient voulu le tuer ? » Ce « monsieur songe » a vécu dans un rêve qui est devenu un cauchemar commun, sauf que tout le monde n'a pas ressenti la même peur au même moment, notamment ces pères plus grands que Lotte Paepcke n'admire désormais plus.
Avec une écriture à la tendresse abrupte, l'autrice dit les choses comme elle les sent, sans l'enrobage habituel du passé qui adoucit les angles. Il ne lui faut que quelques mots pour saisir ce petit monsieur de plus en plus courbé, le regard gris, errant dans un New York qui ne lui rappelle rien sinon sa liberté. Et que dire de la scène émouvante du vieux piano droit livré dans l'étroit appartement de Manhattan ? De la perte de travail, de l'abandon d'espoir et de projet, du sentiment d'être pour toujours un réfugié mis en pièces par la fureur des hommes ?
Mariée au philologue protestant Ernst Paepcke, Lotte Paepcke a évité les camps de la mort mais n'a pas échappé à une période de travail forcé dans une usine à Leipzig. Elle a survécu à la période nazie grâce à ses amis catholiques en se cachant à Fribourg avec son fils Peter dans un hôpital puis dans un monastère jusqu'à l'arrivée des troupes françaises en 1945. Après la guerre, elle a écrit sur ses expériences et s'est impliquée dans le conseil familial et conjugal. Son œuvre poétique et littéraire a obtenu deux prestigieuses distinctions outre-Rhin : le prix Reinhold-Schneider en 1988 et le prix Johann-Peter-Hebel en 1998. Le livre de Gisela Hack-Molitor, Lotte Paepcke : « Es wurde nie wieder gut » (Lotte Paepcke : « Ça n'est jamais redevenu bien ») publié en 2023 à Fribourg témoigne de son importance dans la mémoire allemande. En lisant L'histoire de mon père, un petit marchand ordinaire, on comprend pourquoi.
L'histoire de mon père, un petit marchand ordinaire
Les éditions du Portrait
Traduit de l'allemand par Frédérique Laurent
Tirage: 1 500 ex.
Prix: 15,00 €
ISBN: 9782371200722
