« Qui a été réfugié restera toujours un réfugié. Même après avoir été autorisé à s'intégrer. » Qui pourrait imaginer que ces paroles proviennent d'Ai Weiwei ? Cet artiste chinois, mondialement célèbre, collectionne les expositions, les récompenses, la reconnaissance de ses pairs et du public. Pourtant, au fond de lui, il éprouve constamment « le sentiment d'être existentiellement un étranger ». Et ce, depuis sa plus tendre enfance. Son père, le poète Ai Qing, s'est retrouvé derrière les barreaux l'année de sa naissance. Sa plume a été muselée lorsqu'il a ensuite été condamné à l'exil et à l'interdiction d'écrire. Le « petit garçon d'autrefois » en a été marqué à jamais, tant ce trauma a « façonné sa vision du monde ».

L'impossibilité de s'ancrer a creusé un fossé en lui. Il préfère alors s'envoler vers les États-Unis, ce pays qui a accueilli tant de migrants avant de perdre son âme. « Ils se transforment en forteresse », aussi a-t-il du mal à trouver sa place, si ce n'est dans l'art qui lui offre un refuge et une voix. Et c'est pourquoi il se sert de la sienne pour en donner une à ceux qui n'en ont pas. Dans ce manifeste concis et précis, il nous bouleverse, nous bouscule afin de nous obliger à regarder en face la réalité des réfugiés, dans lesquels il se retrouve sans cesse. Ai Weiwei a, par ailleurs, réalisé le documentaire Human Flow, en allant à leur rencontre dans les camps où ils sont entassés.

Une expérience glaçante qu'il retranscrit ici. Leurs « conditions de vie sont inacceptables, inhumaines et désespérantes », mais qui s'en soucie ? Lui désire savoir pourquoi ils ont fui leur foyer, leur patrie. La migration a toujours fait partie du monde, mais il veut lutter contre l'indifférence ambiante. « Pour moi, l'art c'est transmettre des expériences. Je crois devoir transmettre aux autres mes modestes idées sur ce que signifie être humain. » Cet homme engagé soutient fermement que « si un artiste n'est pas un militant, c'est un mauvais artiste ». Son langage universel tend à traverser les frontières et à abolir les préjugés. Malgré le succès, il se reconnaît dans ce miroir du désespoir et dans cette petite flamme qui anime les réfugiés, si souvent stigmatisés. Il n'a pas oublié ses racines ou son passé déchiré. Pour lui, la pandémie actuelle doit nous ramener au « principe d'humanité ». À lire d'urgence.


Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités