Décryptage

Les mirages de l'autoédition

Joël Dicker à La Librerit à Carouge, en Suisse. - Photo OLIVIER DION

Les mirages de l'autoédition

Éric Zemmour, Kylian M'Bappé, Joël Dicker, Riad Sattouf : plusieurs auteurs ont décidé ces derniers mois de s'autoéditer. Désir d'autonomie sincère ou simple appât du gain déguisé en indépendance ? Quelles sont les racines historiques, de Balzac à Marc-Édouard Nabe ? Quels sont les risques et les limites à devenir ainsi « P-DG de son œuvre » ? Olivier Bessard-Banquy fait le point.

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Par Olivier Bessard-Banquy,
Créé le 02.12.2021 à 14h00,
Mis à jour le 02.12.2021 à 19h16

Depuis des années, l’autoédition, grandement facilitée par les outils numériques, intrigue les gens du livre. Les uns s'en inquiètent de peur que les auteurs ne prennent chaque jour un peu plus le réflexe de se passer des éditeurs, perçus comme des intermédiaires inutiles, les autres se rassurent en considérant que les services des professionnels de l'imprimé sont irremplaçables. Toutes les réussites de l'autoédition, par-delà le phénomène des Fifty Shades à l'échelle mondiale, que l'on songe à Aurélie Valognes ou Agnès Martin-Lugand en France, tendent plutôt à montrer la complémentarité qui peut exister entre le web et le livre et ce que peut être l'efficacité des éditeurs - car c'est bien eux qui ont su amplifier ce qui avait été amorcé sur les réseaux et transformer en best-sellers des mouvements de buzz numériques.
 

Bio de l'auteur de l'article

Olivier Bessard-Banquy, ancien professionnel du livre, est professeur des universités, au sein du Pôle des métiers du livre de l’université de Bordeaux-Montaigne. Il est entre autres l’auteur de L’industrie des lettres (Pocket, 2012). Il a fait paraître en 2016 chez Du Lérot éditeur La fabrique du livre sur l’histoire de l’édition littéraire au XXe siècle à partir des fonds d’éditeurs déposés à l’Imec.


Mais les professionnels savent bien qu'avec les décisions récentes d'un Zemmour ou d'un Dicker, d'un Sattouf ou d'un Mbappé, sinon d'un Matzneff, de s'autopublier, le risque est là, si le succès est au rendez-vous, de voir fuir les stars du livre et autres people pour les nouvelles terres de l'autonomie et du do it yourself, en lien direct avec les grands diffuseurs-distributeurs. Ce départ possible des vedettes est-il certain à terme ? Risque-t-on de voir systématiquement s'autoéditer ceux qui pensent pouvoir tout faire eux-mêmes avec quelques personnes de confiance ? Les groupes géreront-ils demain des multitudes de micromarques comme autant de labels liés à des auteurs devenus des produits d'appel ? Ce désir d'autonomie, ce réflexe de sécession des gros vendeurs est-il si nouveau que cela ? Faut-il s'inquiéter de ces évolutions ?

Aventure personnelle déconnectée

Pour bien répondre à ces questions il faut commencer par constater que derrière ces formes comparables d'autoédition se cachent en réalité des situations très variées. Éric Zemmour, polémiste à succès, a fait les beaux jours d'Albin Michel, qui ne tient peut-être pas à apparaître telle la maison de référence d'un candidat classé à la droite dure de l'échiquier politique. Le candidat bientôt déclaré a peut-être, lui, l'ardent désir de faire de son nouveau livre une machine à financer son début de campagne et électriser son électorat potentiel. Joël Dicker, de son côté, dès lors que son éditeur (Bernard de Fallois, N.D.L.R.) est décédé et que la maison n'a pas semblé en état de lui survivre très longtemps, a jugé bon de faire sécession pour mieux contrôler l'exploitation de son nom et de son image, se rémunérer plus au passage, tout en investissant peut-être dans d'autres œuvres à succès similaires comme Fixot lui-même en son temps a su lancer Musso après avoir perdu Levy.

Les proches de Kylian Mbappé, désireux de tirer une œuvre de la vie du jeune prodige, sous la forme d'une BD, n'ont de toute évidence pas réussi à s'entendre avec les professionnels du livre ; ils ont donc décidé de fonctionner seuls pour faire les choses à leur idée, avec le dessinateur de leur choix, sûrs d'avoir les moyens par eux-mêmes de lancer 300 000 exemplaires dont on peut dire, sans grand risque de se tromper, qu'ils partiront d'autant plus vite que la star aura à cœur de les vendre par ses propres efforts intenses de promotion sur les réseaux. Gabriel Matzneff, enfin, est plutôt dans la situation de Nabe, chassé de l'édition traditionnelle, contraint de s'autoéditer s'il veut voir son œuvre diffusée. C'est donc pour des motifs différents que des famous people se retrouvent en même temps à s'autoéditer après l'exemple de Jean-Michel Aphatie, en 2018, qui a lancé son propre livre par Amazon qui s'est hissé un temps en tête des ventes de livres papier sur le site du géant américain.

Balzac défenseur des auteurs

Tout cela révèle assurément une chose, c'est que, de plus en plus, le fait de publier semble à beaucoup une simple aventure personnelle qui doit être la plus rentable possible, déconnectée de toute forme d'aventure collective où le talent et le professionnalisme des équipes éditoriales, portées par le capital et le renom d'une marque ancienne, font beaucoup sinon tout, pour la réussite des livres. Ceux qui comme Nothomb ou Bussi sont très heureux de leurs éditeurs n'envisagent pas un instant de renoncer à la grande paix de celui qui écrit dans son coin pour les soucis du patron de PME, plus prospère, certes, mais plongé sans fin dans les affres de la gestion d'entreprise.

Ce souci de s'autonomiser, ce désir des auteurs de s'affranchir de la tutelle des éditeurs n'est pourtant pas très nouveau. Dans les faits, depuis le XIXe siècle, dès que l'auteur a eu quelque importance et qu'il a compris son poids et les profits qu'il pouvait espérer tirer de l'exploitation de son œuvre, il a cherché à en récolter les fruits au maximum mais sans pour autant se transformer en éditeur de ses œuvres. N'est-ce pas ce qu'a fait Balzac lui-même en tout premier lieu en prenant la tête de la Société des gens de lettres pour défendre les intérêts des auteurs de romans-feuilletons ? Après lui, tous les auteurs de productions en séries, de Dumas père à Frédéric Dard en passant par les concepteurs de Fantômas ou Simenon, sans oublier Leblanc, auront préféré se dédier à la pure création de leurs sagas, pour battre le fer tant qu'il est chaud, plutôt que perdre du temps à en administrer l'exploitation. Beaucoup, du reste, comme Simenon après guerre avec Sven Nielsen, aux Presses de la Cité, ou Frédéric Dard avec Armand de Caro, au sein du Fleuve Noir, auront eu toute confiance en leurs éditeurs et auront préféré travailler avec eux plutôt que se passer de leurs précieux services.

Un nom devenu marque

Peut-être est-ce l'industrialisation de la diffusion-distribution après 1945 qui donne à certains l'idée de pouvoir travailler sans éditeur traditionnel dès lors qu'un bon accord de commercialisation directe peut être trouvé avec une des forces logistiques en place, à commencer par celle d'Hachette. Sans remonter loin, comment ne pas songer là au cas pionnier de Marcel Pagnol qui s'est entendu à la fin des années 1950 avec son ami Clément Pastorelly pour créer à Monaco les éditions Pastorelly, entièrement dédiées au grand homme provençal, pour la diffusion des célèbres souvenirs d'enfance des environs d'Aubagne, roulés sur les presses de l'imprimerie nationale de Monaco. La maison restera active jusqu'au début des années 2000 et la boutique de l'avenue Saint-Laurent sur le Rocher sera l'une des dernières librairies indépendantes à fermer au cœur de la principauté. Comment ne pas songer non plus au cas très fameux de Gérard de Villiers qui, devenu célèbre, a exploité lui-même ses œuvres très rentables avec l'entreprise Hachette, à partir des années 1980, sous la marque bien connue des SAS.

Plus globalement, dans l'après-1968, quand les mouvements des anti-éditeurs se sont étoffés, pour défendre les droits des auteurs et leur permettre d'être mieux traités dans les maisons d'édition, d'aucuns comme Jean Guénot ou Jean-Edern Hallier ont envisagé de se lancer seuls ou en coopérative dans des activités d'édition, certes non pas pour faire fortune ou prospérer à partir d'un nom devenu marque - quoique - mais quand même bien pour réussir à capitaliser à partir d'une notoriété acquise et surtout donner leurs œuvres à leur idée, autonomiser l'auteur devenu responsable de la carrière de ses livres, du choix de la typographie aux conditions commerciales consenties aux libraires. Jean-Edern Hallier aura surtout eu à cœur de s'autopublier à son idée pour réussir à décrocher le Goncourt mais sa maison, bientôt rebaptisée Libres Hallier, aura quand même donné de bien beaux textes, une trentaine, dont une réédition des Mystères de Paris, avant de passer, en 1978, sous la coupe d'Albin Michel qui en exploitera le fonds quelques années.

Dans le domaine de la BD, l'autoédition rentable est une affaire déjà ancienne. Le cas de Claire Bretécher, en particulier, est bien connu, Riad Sattouf lui-même s'en réclame : l'auteur d'Agrippine s'autoédite à partir du milieu des années 1970, au moment même où Hallier lance sa propre maison, elle sera sa propre patronne, pour son plus grand profit, une trentaine d'années avant de céder en 2006 la gestion de son catalogue à la maison Dargaud. Les suites de l'affaire d'Astérix et les conflits qui ont succédé aux désaccords entre ces mêmes éditions Dargaud et les héritiers des créateurs ont débouché sur le lancement de maisons entièrement dédiées aux albums d'Astérix ou d'autres, maisons pour le coup sans aucune vertu éditoriale particulière, entièrement mues par l'exploitation commerciale d'un filon unique qui doit permettre de gagner un maximum, quand une maison d'édition classique cherche sans fin à réinvestir ses gains dans de nouvelles parutions susceptibles de nourrir le catalogue et renouveler le fonds. Sur ce même modèle prospère discrètement depuis des années la maison IMAV qui exploite les œuvres de Goscinny et qui donne notamment les différents tomes du Petit Nicolas dans de belles éditions reliées dont un coffret de l'intégrale qui supplée aux manques des éditions anciennes.

Il n'y a donc rien de neuf à voir les gros vendeurs de livres désireux de s'autonomiser pour toucher plus en gérant tout de A à Z. Faut-il craindre, de fait, une sécession de tous les auteurs à succès ? On peut en douter pour un ensemble de raisons. D'abord il faut que l'écrivain-vedette se sente en quelque sorte P-DG de son œuvre plus qu'artiste ou créateur. Il faut qu'il soit entouré de proches ou de collaborateurs dévoués pour fournir un travail professionnel de la qualité de ce qu'une maison établie peut produire. Tout le travail éditorial sur le texte et l'image, toutes les stratégies marketing déterminant la carrière des œuvres, toutes les connaissances techniques nécessaires pour faire un livre correctement ne s'inventent pas.

Logique libérale

Certes, ce ne sera pas un souci pour trouver un diffuseur-distributeur, toute personne connue sera bien accueillie chez Interforum comme chez d'autres. Mais bien des auteurs, sans doute, encore longtemps, préféreront l'insouciance d'une vie accaparée par les questions de création aux multiples tracas de la gestion d'une affaire devenue fort complexe.

Il y a quand même bien une nouveauté dans tout cela, il faut le dire, c'est que le nombre d'auteurs de plus en plus tournés vers l'exploitation commerciale de leurs œuvres, de moins en moins artistes ou créateurs, semble en forte augmentation et les éditeurs ont raison de redouter chaque jour davantage que leurs auteurs habitués aux têtes de gondole ne songent à les doubler en signant directement des contrats de diffusion-distribution avec les groupes qui ont tout à y gagner - car ce sont autant de risques éditoriaux qui ne seront plus à prendre. Mais, à vrai dire, cela fait bien longtemps que la logique libérale semble avoir gagné le monde et pénétré l'univers du livre français, on ne peut pas dire que l'on tombe des nues à découvrir que les auteurs de best-sellers rêvent de gagner plus. Toujours plus. « On ne sait jamais si un livre va se vendre ou non, prétend cet hypocrite écrivain à succès qui tape directement ses romans à la machine à calculer », lit-on sous la plume d'Éric Chevillard. La phrase date de 1999.


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