Histoire

Les huit personnages qui ont façonné l’édition belge

Les huit personnages qui ont façonné l’édition belge

L’édition belge francophone, qui a toujours peiné à trouver sa place à côté de sa superpuissante voisine française, fait pour la première fois l’objet d’une étude par deux chercheurs qui en retracent l’histoire depuis le XVe siècle. Une trajectoire portée par des personnalités fortes qui ont œuvré à sa modernité.

J’achète l’article 1.50 €

Par Anne-Laure Walter,
Créé le 30.03.2018 à 00h00,
Mis à jour le 30.03.2018 à 17h37

La dernière histoire de l’édition en Belgique datait des années 1930 et était centrée sur l’imprimerie. C’est dire l’importance que revêt le travail de Pascal Durand et Tanguy Habrand, qui publient aux Impressions nouvelles le 19 avril une Histoire de l’édition en Belgique (XVe-XXIe siècle) se rapprochant par sa transversalité des travaux de Jean-Yves Mollier ou d’Elisabeth Parinet en France. Au long des 569 pages qui constituent ce livre, on découvre un marché bouillonnant mais sous influence de Paris. La plupart des maisons belges mythiques, de Marabout à Casterman, en passant par De Boeck, finissent dans l’escarcelle d’un groupe français. Alors que le grand public belge ne connaît pas ses éditeurs, coup de projecteur sur huit d’entre eux qui ont particulièrement marqué l’histoire de l’édition belge.

Histoire de l'édition en Belgique: XVe-XXIe siècle par Pascal Durand et Tanguy Habrand. Les Impressions nouvelles, 569 pages, 26 €, ISBN 978-2-87449-584-7. A paraître le 19 avril 2018

Christophe Plantin, le pionnier

Domaine public/Museum Plantin-Moretus, Anvers - Chrisophe Plantin, atelier de Pierre Paul Rubens

1555 Deux prix littéraires portent son nom en Belgique et il est cité au début des Illusions perdues de Balzac comme parmi les plus beaux fleurons de l’imprimerie préindustrielle à côté des Elzevier et Didot. Venu à l’imprimerie via l’artisanat du cuir et la reliure, Christophe Plantin cumule les fonctions d’imprimeur et de libraire, et constitue avant l’heure, en 1555, une figure de l’éditeur. A une époque où Anvers s’impose, derrière Venise et presque au même rang que Paris, en centre important du marché mondial de la librairie, il reçoit de nombreux manuscrits, n’en imprime que la moitié et utilise tout un réseau d’amis pour se faire conseiller dans ses choix. Cependant, ce tri est plus lié à des considérations de coût de production qu’à l’intérêt littéraire des textes publiés.

Albert Lacroix, le mégalo éditeur d’Hugo

Domaine public

1861 Personnage haut en couleur, Albert Lacroix réussit un coup de maître en ravissant à Hetzel, Lévy et Hachette les droits des Misérables de Victor Hugo. Il lui offre une somme colossale - l’équivalent de 650 000 euros aujourd’hui - pour remporter, le 4 octobre 1861, "le contrat du siècle". Il organise un "banquet des Misérables" à Bruxelles qui réunit 80 convives. Il devient un banquier symbolique potentiel auprès des auteurs qui ne manqueront pas de se tourner vers lui, de Baudelaire à Zola. Mégalomane, Albert Lacroix fourmille de projets dont une résidence balnéaire artistique près de Dinard, ou des locaux démesurés avec plusieurs ascenseurs et même un petit chemin de fer pour transporter les livres. Il fera faillite dans les années 1870.

Louis Casterman, l’affirmation de la bande dessinée

J.-P. Renault/Archives Livres Hebdo - Louis Casterman et Hergé

1932 Louis Casterman fait partie de la cinquième génération des Casterman après Donat qui, tel un Plantin de la fin du XVIe siècle, imprimait des livres scolaires et religieux. C’est à lui que l’on doit l’arrivée de la bande dessinée au catalogue de la maison à une période où se développe en Belgique un triumvirat du 9e art: Casterman, Dupuis, Le Lombard. En 1932, Hergé est recruté par Casterman comme illustrateur de couverture. Casterman, qui est parvenu à maintenir son activité pendant la guerre, prend une sérieuse avance en publiant les premiers albums en couleurs des aventures de Tintin en 64 pages, format qui s’imposera pour un temps dans la BD franco-belge (en attendant le 48 pages canonique). Casterman se fera aussi pionnier dans la BD adulte grâce à Didier Platteau, qui lance en 1978 (A suivre), un foyer d’inventivité avec Pratt, Tardi, Schuiten et Peeters. La maison perdra son indépendance en 1999 avec son rachat par Flammarion, et appartient aujourd’hui à Madrigall.

Schellens/Gérard, les industriels du livre

DR/Archives Livres Hebdo - Jean-Jacques Schellens

1949 L’éditeur Jean-Jacques Schellens et l’imprimeur André Gérard se rencontrent via le scoutisme et créent un peu par dépit Marabout en 1949. Deux ans auparavant, ils ont acheté à Dupuis une rotative pour honorer un contrat signé avec des Anglo-Saxons. Mais ces derniers les lâchent, et pour rentabiliser leur investissement ils se mettent à négocier des droits de traduction à l’étranger et de réimpression en France. Avec une volonté de désacraliser le rapport au livre et aux savoirs, les fondateurs de Marabout développent le format poche et marquent l’arrivée dans le paysage éditorial belge d’industriels du livre commercialement efficaces et esthétiquement innovants. La maison abritera de nombreuses collections, des classiques populaires à la jeunesse, proposant un catalogue ajusté pour toutes les classes d’âge, en phase avec l’air du temps. A partir des années 1970, le vent tourne et Marabout est intégralement racheté par Hachette en 1983.

Jacques Antoine, l’éditeur des lettres belges

DR/Archives Livres Hebdo

1970 Comparé à Gaston Gallimard pour son souci d’excellence littéraire et à José Corti pour son archaïsme distingué, Jacques Antoine est celui qui permet une reconnaissance de l’édition littéraire en Belgique, avec aujourd’hui des héritiers comme Luce Wilquin. Né en 1928, il débute comme libraire avant de créer la maison qui porte son nom en association avec son épouse Lysiane d’Haeyere. S’efforçant de contrebalancer l’attraction exercée par l’édition parisienne, il développe un catalogue exigeant, de la fin des années 1960 au milieu des années 1980. Il constitue l’une des entreprises les plus prestigieuses de l’édition littéraire, notamment via la collection "Espace nord", qui est dans le cœur des Belges une sorte de "Pléiade" au format poche. Homme de la transition vers l’institutionnalisation des lettres, il est à l’origine des politiques culturelles en Belgique. De la même façon que Jacques Antoine a été l’homme de la littérature, André Versaille a été, avec les éditions Complexe, l’homme des sciences humaines en Belgique francophone.

Christian DeBoeck, les grandes concentrations

F. jacoby/Archives Livres Hebdo

1985 Petit-fils du créateur en 1883 des éditions De Boeck, Christian De Boeck marque par ses choix stratégiques l’entrée de l’édition belge dans une logique plus économique avec la constitution d’un groupe national. Il symbolise à partir de 1985 le mécanisme de concentration dans le scolaire avec l’absorption de la concurrence lui permettant d’élargir le champ de son catalogue. Il reprend Wesmael-Charlier puis les collections de la librairie universitaire Cabay, le mythique Renaissance du livre, Dessain, Larcier (droit) puis Duculot en 1993 en tandem avec Casterman, inscrivant un beau trophée à son catalogue: Le bon usage de Maurice Grevisse. En 2007, De Boeck passe chez Editis avant d’être repris quatre ans plus tard par Ergon Capital, puis revendu en 2015 à la découpe (notamment De Boeck Supérieur chez Albin Michel, et Larcier chez Lefebvre Sarrut).

Luc Pire, le Bernard Fixot belge

DR/Archives Livres Hebdo

1994 Luc Pire est un homme de coups, un vrai éditeur commercial. Dans un pays où la figure de l’éditeur n’est pas connue du grand public, il est, entre 1994 et 2007, un people qui raconte dans la presse sa passion pour le cyclisme ou les arts martiaux. Comme Bernard Fixot ou Michel Lafon en France, il sait publier les ouvrages en lien avec l’actualité, éditer les stars avec un gros rythme de nouveautés et un appui des médias d’autant plus grand que les groupe de presse Vlan-Rossel et Grenz-Echo entrent dans son capital en 1999. On lui doit le succès du caricaturiste Pierre Kroll et la relance de la Foire de Bruxelles en 1998. II fut au début des années 2000 le porte-étendard du livre numérique et a repris plusieurs catalogues prestigieux avant de rejoindre pour un temps le groupe RTL. Aujourd’hui, il ne publie plus.

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités