Les francs-maçons, c'est béton | Livres Hebdo

Par Daniel Garcia, le 10.02.2012 (mis à jour le 04.03.2015 à 12h17) ÉSOTÉRISME

Les francs-maçons, c'est béton

Objets symboliques de la franc-maçonnerie : tablier, gants blancs, maillet, compas, équerre, crâne... - Photo OLIVIER DION

Mystérieux, les francs-maçons suscitent des dossiers dans la presse et des livres à destination des profanes. Ce petit monde adepte de la réflexion intensive est lui-même à l'origine d'une production régulière d'ouvrages d'érudition ou de réflexion. Initiation express à un secteur solide, à quelques jours d'une exposition « Corto Maltese » à haute teneur symbolique.

Les profanes n'y ont jamais vu que du feu. Cependant, Hugo Pratt, qui était franc-maçon, a truffé ses albums de symboles maçonniques, comme le révélera l'exposition- événement "Corto Maltese et les secrets de l'initiation", qui se tiendra au musée du Grand Orient de France du 15 février au 15 juillet. L'occasion était trop belle pour que Livres Hebdo ne se penche pas, à son tour, sur un sujet - la franc-maçonnerie - qui partage, avec le mal de dos et les prix de l'immobilier, ce privilège de susciter régulièrement des couvertures de magazines. Pour une raison bien simple : la franc-maçonnerie fait vendre.

"En 1972, le fonds maçonnique, tous éditeurs confondus, ne totalisait qu'une cinquantaine de titres actifs. Aujourd'hui, nous en comptons 5 000." BERNARD RENAUD DE LA FAVERIE, ÉDITIONS DERVY - Photo O. DION

A l'été 2001, la très sérieuse revue L'Histoire publie pour la première fois un hors-série consacré au sujet. L'argument était légitime, car inspiré par la restitution au Grand Orient de France de ses archives confisquées par les Soviétiques à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Ce numéro détient toujours, à ce jour, le record des ventes de L'Histoire : 57 000 exemplaires en kiosque, venus s'ajouter aux 45 000 abonnés de la revue. "Nous avons eu beaucoup de vertu de ne pas recommencer ! » souligne Valérie Hannin, la directrice de la rédaction. Le Point, L'Express ou Le Nouvel Observateur n'ont pas de ces scrupules, et l'on comprend mieux pourquoi.

Un beau filon éditorial

Repris en 2011 par Fayard, qui l'a publié avec six autres numéros spéciaux de L'Histoire dans la collection "Pluriel", c'est ce dossier consacré aux francs-maçons qui s'est le mieux vendu en librairie, preuve que la maçonnerie est également un beau filon éditorial. Comme en témoigne l'envolée du nombre de titres : "En 1972, quand je reprends la librairie ésotérique La Table d'Emeraude, à Paris, le fonds maçonnique, tous éditeurs confondus, ne totalisait qu'une cinquantaine de titres actifs. Aujourd'hui, nous en comptons 5 000", explique Bernard Renaud de La Faverie, devenu depuis le responsable éditorial des éditions Dervy, lesquelles ont été rachetées par Guy Trédaniel en juillet 2011.

Un filon, bien sûr, que beaucoup d'éditeurs convoitent. Si Dervy (fondée en 1946 par Madeleine Renard, une maçonne) et Trédaniel dominent le marché (400 titres, rien qu'au catalogue de Dervy), d'autres maisons, comme Jean-Cyrille Godefroy, cultivent également une tradition de livres maçonniques. Surtout, on trouve désormais des livres maçonniques au catalogue de la plupart des éditeurs généralistes ou même universitaires, du Cherche Midi à First, en passant par les Puf, qui alignent plusieurs titres maçonniques dans leur collection "Que sais-je ?".

Pourtant, le nombre de francs-maçons n'a pas explosé. Il s'en recense environ 150 000, répartis entre les cinq grandes obédiences françaises (le Grand Orient, la Grande Loge française, la Grande Loge nationale, le Droit humain et la Grande Loge féminine de France), un chiffre à peu près stable d'année en année. Mais ils se cachent moins. Aujourd'hui, une grande partie des maçons ont fait leur coming out et n'hésitent pas à donner de la voix, comme ce maçon lyonnais découvrant, il y a quelques années, dans l'une des plus grandes librairies de la ville, que les livres maçonniques étaient classés au rayon "Sectes" et qui, furieux, demanda à parler au directeur !

150 000

C'EST LE NOMBRE DE FRANCS-MAÇONS EN FRANCE AUJOURD'HUI

Ils appartiennent à cinq grandes obédiences : le Grand Orient, la Grande Loge française, la Grande Loge nationale, le Droit humain et la Grande Loge féminine de France. Un nombre qui demeure stable malgré départs et décès grâce à l'arrivée chaque année de 5 000 à 7 000 nouveaux frères.

BIBLIOTHÈQUE DU GRAND ORIENT : ULTRA SPÉCIALISÉE

Une salle de lecture, deux réserves, 20 000 livres en rayonnages : la bibliothèque du Grand Orient de France occupe tout le sixième étage du siège, rue Cadet, à Paris, de la plus importante obédience maçonnique (elle regroupe à elle seule le tiers des maçons français). Créée en 1838, la bibliothèque du GODF, qui emploie aujourd'hui trois salariés, accueille 3 000 lecteurs par an, pour l'essentiel des francs-maçons, mais aussi des chercheurs profanes. Car le fonds, on s'en doute, est "ultra spécialisé », comme le résume Pierre Mollier, directeur du service Bibliothèque/Archives/Musée du GODF. Il a aussi connu quelques "vicissitudes ». Sous l'occupation nazie, le GODF est contraint à la fermeture ; sa bibliothèque est en partie pillée. A la Libération, le GODF, exsangue, décide de confier l'essentiel de ses fonds historiques et bibliophiliques (5 000 volumes) à la BN. Quant aux 750 cartons d'archives dérobés par les nazis, puis confisqués par les Soviétiques et gardés à Moscou, ils ne reviendront rue Cadet qu'en décembre 2000.

Aujourd'hui, les chercheurs font la navette entre le département maçonnique de la BNF (resté à Richelieu) et la bibliothèque du GODF qui, par des achats et des dons, a pu reconstituer des pans entiers de savoir.

"Nous ne sommes pas au top pour ce qui est des technologies, notre catalogue n'est encore informatisé qu'aux deux tiers, mais nous essayons d'être à la pointe en termes de fonds, explique Pierre Mollier. La bibliothèque compte quelques centaines de livres que nous sommes les seuls à avoir en France. Pour certains, il nous est arrivé de les pister pendant des mois ! »

Le budget d'acquisition est de 20 000 euros par an, "mais en cas de besoin, le GODF peut nous donner un coup de pouce pour acquérir un livre très rare », précise Pierre Mollier qui, pour la préparation de l'exposition "Hugo Pratt", a "découvert un nouveau milieu, très fermé, celui des collectionneurs de BD ». Mais d'ajouter, pas peu fier : "Je sais maintenant, du premier coup d'oeil, reconnaître une première édition de Pratt ! »

MARCAS : LE FLIC ÉTAIT FRANC-MAÇON

PHILIPPE MATSAS - Jacques Ravenne et Eric Giacometti.

En avril 2005, une nouvelle figure faisait son entrée dans la littérature policière : Antoine Marcas, commissaire le jour, et franc-maçon la nuit - ou l'inverse. Avec Le rituel de l'ombre, Jacques Ravenne et Eric Giacometti frappaient fort : 180 000 exemplaires écoulés, toutes éditions confondues, pour un tirage initial 20 fois moindre. Sept ans et 8 titres plus tard chez Fleuve noir et Pocket, les aventures du commissaire Marcas tutoient le million d'exemplaires vendus et sont déjà traduites en 15 langues. Eric Giacometti, journaliste au Parisien, revient sur ce succès.

Livres Hebdo - Comment est né Antoine Marcas ?

Eric Giacometti - A l'âge de 17 ans, avec Jacques Ravenne, nous avons joué les apprentis Indiana Jones, à la recherche du Graal et de trésors perdus sur les pentes du château cathare de Montségur, ou dans les grottes autour de Rennes-le-Château. Nous avions la tête farcie par les livres de la collection "L'aventure mystérieuse", chez J'ai lu, ou ceux de la collection noire chez Robert Laffont. Nous n'avons hélas rien trouvé, si ce n'est une amitié. Des années plus tard, nous avons eu l'idée d'un flic frangin qui croit en son idéal maçonnique et enquête dans un univers ésotérique. Coup de chance, nous avons bénéficié à l'époque du renouveau du thriller ésotérique avec le Da Vinci code.

Jacques Ravenne est maçon, vous non : pensez-vous que cet attelage initié-profane est l'une des clés de votre réussite ?

Oui, le duo est complémentaire. Jacques donne des descriptions réalistes et fouillées des "us et coutumes" maçonniques. Pour ma part, je veille à mettre de la distance, ainsi qu'une pointe d'humour. Certains rituels maçonniques sont magnifiques, d'autres frisent le ridicule. Mais il est clair que les lecteurs, du moins les profanes, sont fascinés par cette confrérie, dont les membres se parent de tabliers étranges, parlent un langage codé et pratiquent leurs rituels dans des temples truffés de symboles mystérieux.

Qui sont vos lecteurs ?

Vu les signatures et les échanges sur la page Facebook d'Antoine Marcas, je dirais un tiers maçons, deux tiers profanes, tous unis par un désir d'évasion.

BD maçonnique

Bref, la franc-maçonnerie est désormais un sujet grand public, qui irrigue bien au-delà du seul cercle des initiés. A preuve l'éventail des publications, qui vont de la BD maçonnique (dont le chef de file est le scénariste Didier Convard) au livre de cuisine (La cuisine des francs-maçons, chez Dervy, préfacé par Joël Robuchon...). A preuve également le succès, au Fleuve noir (et chez Pocket), des aventures d'Antoine Marcas, flic et franc-maçon (lire ci-dessus). A en croire Eric Giacometti, auteur de la série avec Jacques Ravenne, le phénomène n'a rien d'étonnant : "La France, fille aînée de l'Eglise, terre des Lumières et de la Raison, est aussi, on l'oublie trop souvent, la mère patrie de grands mythes ésotériques et fantasmatiques. Les Templiers, les cathares, l'alchimie avec Nicolas Flamel, Brocéliande, Rennes-le-Château, la bête du Gévaudan, le spiritisme..." Un patrimoine national qui serait fécond tant pour l'imaginaire des auteurs que pour celui des lecteurs.

Mais il y a aussi des explications plus "rationnelles", si l'on peut dire, à la bonne santé du secteur. Quand, en Allemagne, ou en Angleterre, pourtant terre natale de la franc-maçonnerie, il ne se publie qu'un à deux titres par an, en France il s'en publie un à deux... par mois. "La franc-maçonnerie française n'est pas seulement un cercle moral et philanthropique, elle a toujours cultivé une dimension philosophique et intellectuelle", rappelle Pierre Mollier, le responsable de la bibliothèque du Grand Orient de France. Avant de manier le compas, il faut lire. D'où le succès des ouvrages basiques comme les manuels de symbolisme, dont les plus réputés s'écoulent à 5 000 ou 6 000 exemplaires par an, un chiffre logique quand on sait que la franc-maçonnerie intègre chaque année entre 5 000 et 7 000 nouveaux frères, pour combler départs et décès. D'où, également, le succès récurrent du Dictionnaire de la franc-maçonnerie de Daniel Ligou, publié aux Puf en 1987, qui en est actuellement à sa 6e édition et s'écoule toujours à près de 1 000 exemplaires par an, malgré ses 43 euros.

Un petit monde

En outre, la maçonnerie est aussi, c'est son essence même, un petit monde qui fonctionne beaucoup sur l'entre-soi. Dans Le septième templier, son dernier opus, paru en juin 2011, le tandem Giacometti-Ravenne multiplie les clins d'oeil à d'autres auteurs ou ouvrages maçonniques (notamment Les grands textes de la franc-maçonnerie décryptés, de notre collaborateur Emmanuel Pierrat qui, avec la complicité de Laurent Kupferman, a déjà publié deux titres maçonniques et travaille à un troisième). C'est aussi un petit monde qui a ses blogs spécialisés (Gadlu.info, Jlturbet.net, Hiram. be...), lesquels rendent abondamment compte des dernières parutions. Il a aussi ses propres salons du livre : le 9e Salon du livre maçonnique de Paris, les 19 et 20 novembre derniers, a attiré près de 5 000 visiteurs.

Il peut enfin s'appuyer sur ses libraires spécialisés. Leur nombre a diminué, ils se sont bien souvent affranchis des librairies ésotériques ("Ce n'est vraiment pas la même clientèle", souligne Bernard Renaud de La Faverie), mais ils sont montés en gamme, à l'image de Detrad, à Paris (Detrad : pour Décors et Traditions), fondée au début des années 1980, qui rassemble déjà trois points de vente dans la capitale, et bientôt un quatrième. "Chez nous, les maçons se sentent bien, c'est "leur" librairie, nous discutons des mêmes sujets, et ils savent qu'ils trouveront ici des conseils que ne pourront leur donner ni la Fnac, ni Amazon, ni même les grandes librairies généralistes", explique Robert Klein, l'un des responsables de l'enseigne dirigée par Christine Ribes, la fille du fondateur aujourd'hui décédé. Les maçons, mais aussi... les maçonnes : "Comme dans la plupart des autres secteurs, elles lisent davantage que les hommes", constate Robert Klein.

La crise aussi

Pour autant, ce petit monde commence lui aussi à connaître la crise. "Jusqu'au début des années 2000, le livre maçonnique était un privilégié, il connaissait des taux de retour très en dessous de ceux de la profession, de l'ordre de 12 ou 13 % seulement, mais depuis deux ans, les retours explosent, et nous nous rapprochons des taux de littérature générale", relève Guy Trédaniel, P-DG de l'entité Trédaniel-Dervy. Tandis que Laurette Weisberg, qui a repris en 2003 L'Incunable, une librairie spécialisée de Toulouse fondée en 1945, constate que "les petits livres à 10 euros chez Maison de vie partent beaucoup plus qu'avant ». Quand le bâtiment va, tout va, a-t-on coutume de dire. Si même le livre maçonnique commence à tanguer...

close

S’abonner à #La Lettre