Roman/États-Unis 27 août Ling Ma

Quand elle débarque à New York, Candace Chen se rêve photographe, elle crée un blog de photos. D'origine chinoise, elle a grandi aux Etats-Unis mais se sent encore étrangère. Elle voudrait traduire son sentiment d'aliénation dans ses clichés - regarder la Grosse Pomme autrement, avec l'œil de celle qui trouve tout singulier, voire bizarre. Mais les clichés portent bien leur nom et faute d'être une manière d'Edward Hopper de la photographie, la narratrice du premier roman de Ling Ma, Les enfiévrés, renonce à une carrière dans l'image et rejoint une compagnie qui fait imprimer des livres en Chine.

Chez Spectra, on couvre tous les domaines. Elle aurait préféré travailler au département « Art » mais s'est vu attribuer un poste de responsabilité aux bibles. Le meilleur jour de la semaine ? Le vendredi, en fin de journée. Son copain, Jonathan, ambitionne d'être écrivain, il n'abandonne pas son rêve, c'est la réalité de la capitale économique du pays, de plus en plus onéreuse, qu'il est prêt à quitter. Moi aussi alors ? lui demande-t-elle. Viens, dit-il. Qu'est-ce qui la retient ? «  Je ne suis pas une artiste », répond Candace à Jonathan. L'héroïne de l'auteure sino-américaine est empêtrée dans les questionnements existentiels lorsqu'une étrange maladie d'Asie occupe l'actualité.

Tout commence par cette entreprise hongkongaise qui ne livre pas les pierres semi-précieuses accompagnant l'édition de la « Bible Gemme » destinée aux préadolescentes. Les tailleurs de pierre chinois souffrent de pneumoconiose, nom générique de certaines maladies pulmonaires. L'usine est à l'arrêt. Cela rappelle à Candace la réunion de tout à l'heure, où le P-DG avait parlé de ces spores fongiques venus de Chine : la fièvre de Shen, du nom de la métropole cantonaise Shenzhen. Dans la brochure du ministère de la Santé elle lit : « Difficile à détecter. Les premiers symptômes incluent des trous de mémoire, des maux de tête, une confusion mentale, des difficultés respiratoires et de la fatigue. » Bientôt la fièvre de Shen s'empare du monde entier.

Au vu de la pandémie de Covid-19, on ne lit pas cette fiction parue aux Etats-Unis en 2018 sans un certain trouble. Le dispositif narratif est celui des Mémoires. Candace Chen raconte comment elle et une poignée d'autres ont survécu à l'apocalypse virale. On est en 2011, on a connu la crise de 2008, mais on fait tout comme avant... A la fièvre de Shen se superpose la colère des indignés d'Occupy Wall Street qui scandent qu'il y a quelque chose de pourri dans le royaume de la finance. La Faucheuse ne fait que parachever ce que le système avait initié : vider les êtres de leur vitalité. L'un des effets de la fièvre de Shen est de vous transformer en zombie mais, même morts vivants, on continue le shopping. Entre fable sur notre société qui marche sur la tête et conte gothique revisité par les séries d'épouvante tel Twilight, Les enfiévrés de Ling Ma traduit à merveille ce que l'héroïne, piètre photographe, ne parvenait à saisir : l'aliénante inquiétude de la vie urbaine.

Ling Ma
Les enfievrés - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Juliette Bourdin
Mercure de France
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 23 euros ; 344 p.
ISBN: 9782715253933

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