Livres Hebdo : Vous vous êtes installé début juin dans de nouveaux bureaux de l'est parisien. Quelle place ce lieu occupe-t-il dans votre façon de penser l’avenir de la maison ?
Benoît Virot : Pour moi, la dimension du lieu est très importante. Le bureau est un espace matriciel : c’est ici que l’on passe des jours et des nuits, que l’on prépare les plans d’attaque. C'est une carte maîtresse, un véritable atout.
C'est un quartier populaire, très identifié. Nous sommes juste à côté de La Fabrique, des éditions Les Liens qui libèrent, et entourés d’une demi-douzaine de librairies. C’est un berceau génial pour redémarrer, d’autant que c’était autrefois le site des éditions La Dispute.
Après cinq années au Seuil, l’indépendance du Nouvel Attila est effective depuis le 1ᵉʳ juillet. Dans quel état d’esprit abordez-vous ce nouveau départ ?
Le Nouvel Attila existe depuis 2007 et a pris sa forme actuelle en 2014. Je suis à la tête d’une maison qui a toujours été en mouvement : j’ai travaillé sous différentes formes de diffusion et d’organisation. Pour moi, ce n’est donc pas tant un départ qu’un nouveau mouvement.
La collaboration avec le Seuil a été une parenthèse enchantée de cinq ans. Cela a été une étape particulièrement heureuse et épanouie, avec les succès que l’on connaît, notamment les prix Médicis et Décembre 2023 attribué à Que notre joie demeure de Kev/Eve Lambert et l’essor de la collection « Soft touch ». Depuis cette fameuse année, notre chiffre d'affaire tutoie les 400 000 euros.
Pourquoi avoir choisi de retrouver votre indépendance maintenant ?
À chaque étape du développement de la maison, je réfléchis à la meilleure organisation possible en termes d’écho, de liberté offerte aux auteurs et d’efficacité dans l’action. Il me semblait que c’était le moment de l’indépendance, pour le Nouvel Attila.
Je me suis dit qu’il y avait quelque chose de politique à jouer en revenant à mes premières amours. J’avais besoin de trois choses : de la souplesse ; de la proximité humaine, notamment avec les auteurs, mais aussi avec l’ensemble des interlocuteurs de la chaîne du livre ; et enfin de la liberté de mouvement. Ce sont des choses qui deviennent difficilement compatibles avec les grandes organisations. C’est une question d’échelle.
À l’inverse, que vous faut-il abandonner en retrouvant votre indépendance ?
La richesse des équipes. Le Seuil, c’était quasiment cent salariés, qui étaient à la fois très compétents, drôles et littéraires. Je vais devoir reconstituer cette organisation avec mes freelances.
Je retrouve mes appuis en renouant avec les services et avec les amis avec lesquels j’ai construit la maison d’édition par le passé. Mon assistante avait déjà travaillé avec moi deux ans avant mon arrivée au Seuil, mon attachée de presse est là depuis une quinzaine d’années. Je crois que le seul nouveau membre de l’équipe sera une community manager.
Les deux points qui vont surtout me rajouter du travail sont la préparation de copie et la comptabilité. Je garde par ailleurs mon diffuseur-distributeur, Média Diffusion.
Comment se profilent les prochaines années pour le Nouvel Attila ?
C’est un peu le défi de l’impossible. Le contexte est dramatique pour la fiction littéraire. On observe aujourd’hui dans la littérature française ce que nous avions vécu il y a quelques années dans la littérature étrangère : un recul des mises en place. Pour un éditeur qui a constitué son catalogue autour de la fiction, c’est donc un moment où tout se joue. Je trouve d’autant plus intéressant de reprendre mon indépendance maintenant qu’il faut se battre pour sauvegarder notre ADN.
Les livres des éditions Le nouvel Attila- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La chance et le miracle du Nouvel Attila, c’est la collection « Soft Touch », que nous dessinons depuis cinq ans avec Martin Page et Alex Tamécylia. Nous réalisons entre 20 000 et 40 000 exemplaires pour chacun des titres, ce qui vient finalement prendre le relais de la fiction. L’idée est donc de consolider la littérature. Je suis heureux d’avoir quasiment un an d’avance sur mes manuscrits : cela me laisse une vraie liberté pour développer la non-fiction et lancer de nouveaux projets.
Nous allons aussi retourner aux racines de la maison : la science de la surprise. L’éclectisme graphique qui a pu être un handicap pendant les quinze premières années de la maison devient aujourd’hui un avantage. Nous avons face à nous une génération qui recherche les troubles dans les genres et qui est sensible à l’innovation.
Dans quelle mesure cette indépendance va-t-elle faire évoluer votre ligne éditoriale ?
Je voudrais que la suite du programme soit placée sous le signe de la liberté et du plaisir. Nous étions à dix parutions par an et cela ne changera pas : huit au Nouvel Attila et deux dans le label expérimental Othello. Cette indépendance doit nous permettre de renforcer notre ancrage dans les sujets queers, féministes, autour du corps et, plus largement, autour d’une certaine forme de liberté.
Deux anges gardiens m’aident dans cette direction : Chloé Delaume, pour l’aspect féministe, et Xavier Capodano, fondateur de la librairie Le Genre urbain, qui m’apporte beaucoup de projets en sciences humaines. Tous deux prolongent les ailes du Nouvel Attila dans le domaine de la non-fiction, que je connaissais peu au départ et qui va compter de plus en plus dans l’avenir.
Qu’en est-il de vos prochaines parutions ?
Nous avons notamment un premier roman queer allemand que je trouve génial, Fils de clebs, d’Ozan Zakariya Keskinkiliç, qui mêle les thématiques du corps, de la mémoire et de la religion. Nous publierons également Un ange passe, premier roman de Camille Pelletier, dont le tirage s’élèvera à 4 500 exemplaires. C’est vraiment le livre de l’indépendance retrouvée.
Ce à quoi s'ajouteront plusieurs projets collectifs qui sont en préparation et verront le jour à leur rythme dans les prochaines années. L’idée est d’avoir chaque année un grand rendez-vous autour d’un livre collectif.
Mais le gros enjeu de l’année sera notre histoire éditoriale de Scum Manifesto de Valerie Solanas, que nous lancerons début octobre. L’idée est de plonger dans l’épaisseur de cette œuvre pour essayer de comprendre son échec éditorial et, d’une certaine manière, lui rendre hommage. Il y a chez nous un intérêt très fort pour les figures un peu maudites. C’est notre côté Robin des Bois. Cela ouvre tout un chantier. Le livre paraîtra le 9 octobre, avec un tirage à 10 000 exemplaires pour une mise en place à 6 000.
Encouragez-vous les petites maisons d’édition à prendre, elles aussi, le chemin de l’émancipation ?
Je ne veux surtout pas donner de conseils. Je crois qu’il faut avant tout suivre son instinct. À partir du moment où une maison estime que les contraintes sont devenues supérieures aux libertés, il faut réfléchir à son organisation. Il y a dix ans, toute une génération d'éditeurs cherchait le rapprochement avec les grands groupes. Peut-être que le mouvement inverse est en train de s’engager, parce que la grosse édition n’a pas réussi à digérer l’indépendance jusqu’au bout.
Quand on est né petit et qu’on a gagné ses lettres de noblesse en restant à taille humaine, c’est aussi parce qu’on possède une capacité d’action et de réaction inouïe, qui est très appréciée des auteurs. Le monde du livre souffre aujourd’hui d’une forme d’hypertrophie manageriale. On a parfois l’impression d’un contrôle tous azimuts là où l’on aurait besoin de confiance et de soutien.

