La fermeture annoncée d'une célèbre librairie de Johannesburg, Boekehuis, a mis l'intelligentsia sud-africaine en émoi. Elle a surtout montré qu'il restait très difficile de vendre des livres en Afrique du Sud, un pays où seule une minuscule élite aime les romans ou les essais. « Seul 1% de la population achète des livres », soupire Elitha van der Sandt, directrice du Conseil sud-africain de développement du livre (SABDC).

Dans ce contexte où l'amateur se tourne de plus en plus vers l'internet, Boekehuis faisait figure d'exception. Cette petite entreprise, située à deux pas des principales universités de Johannesburg, propose pour quelques semaines encore un assortiment d'ouvrages choisis, dans quatre pièces d'une maison centenaire. Avec parquet ciré, moulures au plafond, café et jardin fleuri.

"C'est comme une maison (...) Les gens entrent ici pour acheter des livres, mais pas seulement. Ils viennent pour l'ambiance, passer un bon moment, et aussi pour les causeries, les événements littéraires qui ont fait sa réputation", décrit avec émotion sa gérante Corina van der Spoel. Si cette librairie a souvent été décrite comme indépendante, elle appartient depuis son ouverture en 2000 à Media24, le plus grand groupe de presse du pays. Il a décidé d'arrêter les frais. Boekehuis n'a jamais été rentable.

Une pétition a été lancée pour faire revenir Media24 sur sa décision. Elle a été signée par des noms tels que les écrivains André Brink et Deon Meyer, le photographe David Goldblatt ou l'artiste William Kentridge. En vain. « Plusieurs possibilités, dont la recherche d'un acheteur, ont été étudiées sans succès. Aucun acheteur intéressé n'a pu être trouvé », a expliqué le groupe, dont les dirigeants n'ont visiblement plus envie de faire du mécénat. A quelques kilomètres de là, Exclusive Books, la principale chaîne du pays, présente dans les plus grandes agglomérations et qui appartient à un groupe de presse concurrent, vient de réduire la surface de son plus grand magasin...

Illétrisme, prix des livres trop élevés, et la Bible


Les professionnels et chercheurs interrogés avancent plusieurs explications à cette désaffection. Le pays souffre d'un grave problème d'illettrisme, hérité de l'apartheid. La médiocrité du système éducatif actuel n'a pas amélioré la situation des Noirs, ajoutent certains. Quant aux Blancs, une bonne partie d'entre eux descendent de petites gens plongeant au mieux le nez dans la Bible. « Ce n'était pas des intellectuels qui ont quitté l'Europe! », s'amuse une libraire.

Un de ses collègues avance que la clémence du climat inciterait plutôt à aller faire du sport qu'à rester chez soi à bouquiner. Et puis, il y a les prix! Le moindre livre de poche coûte 120 rands (11 euros). C'est beaucoup dans un pays où un salarié non-qualifié gagne en moyenne de 2 000 à 3 000 rands. « La plupart des titres ne se vendent qu'à un millier d'exemplaires. Les éditeurs font des petits tirages, cela fait monter les prix », observe Beth Le Roux à l'université de Pretoria.

Cette dernière cite aussi la TVA à 14% et le coût du transport pour les produits importés.
« Pour faire partie des best-sellers, il ne faut vendre que quelques milliers d'exemplaires ici. Trois mille semble déjà formidable », poursuit Beth. Elle estime le chiffre d'affaires de la profession à 3,5 milliards de rands (320 millions d'euros). Les deux tiers concernent des ouvrages scolaires et universitaires. Les titres religieux représentent plus de 20% du reste. La littérature générale n'est donc pas à la fête, dans ce vaste pays de 50 millions d'habitants. En province, on ne trouve souvent que des papeteries vendant des bouquins et des boutiques spécialisées dans les ouvrages de piété.






28.12 2011

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