Votre nouveau livre est une méditation sur la littérature entremêlée de votre parcours de vie. Est-ce au fond un éloge de la fiction ?
Mon travail, tel que je le conçois, consiste à rappeler aux gens que le superpouvoir des humains est l'imagination. C'est grâce à l'imagination que nous sommes là où nous sommes aujourd'hui, c'est grâce à cette force qui nous a accompagnés, nous les Homo sapiens, depuis ces quelque 300 000 ans. Alors à présent, nous sommes à la croisée des chemins. La question qui se pose est simple. Faut-il continuer de progresser avec elle ? Continuer d'être ce qui fait notre humanité ? Ou prendre une autre voie, celle d'une société dystopique dirigée par les « bros » de la tech, ces gars de la Silicon Valley qui entendent nous imposer leur vision posthumaine ?
Jeanette Winterson, photographiée à Paris- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Et c'est l'héroïne des Mille et nuits Shéhérazade qui incarne le mieux à vos yeux cette inventivité.
Shéhérazade raconte des histoires pour échapper à la mort des mains du sultan Schahriar : elle se sauve, ainsi que toutes les femmes vouées à être exécutées à sa suite. En fin de compte, Shéhérazade sauve son bourreau le sultan, cet homme qui ne mériterait pas qu'on le sauve, mais qui trouve lui aussi le salut à travers ses histoires. Comme écrivaine, j'accorde évidemment une grande importance aux mots, à leur pouvoir. Mais je relativiserais quand même. Les histoires, la littérature, oui, mais si je prends un peu de distance, je dirais que si demain la lecture devait cesser, elle cessera. Cette pratique ne s'est généralisée que depuis le milieu du xixe siècle, avant cela elle avait toujours été une activité de happy few. Avec du recul, on se dira certainement qu'à un moment donné il y a eu une déviation dans la marche de l'histoire, une sorte de couac : alors qu'on pensait que tout le monde lisait et aurait toujours à cœur de lire, les gens ont arrêté de lire.
Mais, vous, écrivaine, pourriez-vous survivre à la fin de la lecture ?
Je m'en remettrais difficilement. Mais la fin de la culture, ça non ! La culture prend d'autres formes que l'écrit : on la trouve au théâtre, au musée. Elle se déploie en concerts, en spectacles vivants. Les mots, vous savez, passent par la bouche avant d'être couchés sur la page. Peut-être devrons-nous nous faire à l'idée d'un retour à cette vérité première. C'est pourquoi il faut absolument protéger l'imagination. Grâce à elle, la culture s'épanouira encore de mille et une manières. Alors si cette poignée de lecteurs qui chérissent les livres disparaît, je pourrai y survivre seulement si je sais que la culture est sanctuarisée de telle sorte que l'esprit puisse trouver d'autres façons de croître.
Pourquoi avoir choisi Les mille et une nuits comme porte d'entrée à une réflexion plus générale sur la littérature ?
Je n'ai rien choisi, Les mille et une nuits m'ont choisie. Cette façon qu'a une œuvre de revenir à vous n'est jamais linéaire, ça n'a rien d'une autoroute, cela ressemble plutôt à un labyrinthe. L'œuvre se rappelle à votre bon souvenir sans crier gare. Puis c'est toute la beauté de vieillir : avec l'âge, certaines choses se manifestent et font sens tout à coup. Moi, Aladin, Sinbad, Ali Baba, je les ai découverts lorsque j'étais gamine, à la bibliothèque. Je viens d'un milieu ouvrier du nord de l'Angleterre, mais dans ce coin déshérité où nous vivions, il y avait une bibliothèque, et dans cette bibliothèque, il y avait une section « littérature orientale ». Et voilà qu'on me met Les mille et une nuits entre les mains. C'est à peine croyable et tout à fait merveilleux quand on pense à l'état de la culture aujourd'hui.
Aladdin et moi, pourquoi ce titre ?
Les mille et une nuits m'ont toujours accompagnée, ce livre était en moi depuis des années, mais je n'en avais jamais rien fait. Un matin, je me réveille et, je ne vous mens pas, ces mots me sortent littéralement de la bouche : « un Aladin, deux lampes » (One Aladdin, Two Lamps est le titre original en anglais, ndlr). Que voulais-je dire ? Je m'exhortais toute seule : « Jeanette, allez, creuse-toi la tête, c'est quoi cette formule ? Tu tiens un truc là... » Puis tout s'est éclairé d'un coup ! L'image d'Aladin et de ses deux lampes, c'est l'idée du vrai et du faux, c'est l'idée de pouvoir départager ce qui a de la valeur de ce qui n'en a pas. La vraie lumière, la fausse lumière... Comment savoir, eh bien, Les mille et une nuits nous donnent la réponse : être moins littéral. Il faut aller au-delà des apparences, car la fiction raconte plus que ce qu'elle raconte. Peu importe le médium, que ce soit le papyrus, la tablette en pierre ou l'ordinateur. Si on n'a pas les moyens de retranscrire les mots sur un support quelconque, la transmission se fait à oral. Les histoires dans les familles, dans une tribu, chez un peuple constituent à la fois des archives et une œuvre. Pas de différence entre la mémoire et l'art. Le langage est ce qui nous différencie de toute autre forme de vie sur terre. Nous ne sommes pas réduits à être soit des prédateurs soit des proies, on a commencé à faire du feu pour se chauffer et cuire les aliments mais avec la pointe brûlée d'un bout de bois on s'est mis à faire des dessins d'animaux sur les parois de la caverne, à symboliser les choses. La culture est symbolique.
La culture ne concerne toutefois pas tout le monde...
Quand les gens me disent « la culture - par ce mot, j'entends notre capacité à créer du symbolique - c'est élitiste », je leur réponds : « Vous plaisantez ? » Essayer de comprendre le monde de manière scientifique, c'est important pour résoudre des problèmes concrets. Mais nous sommes des êtres hybrides à la fois pratiques et doués d'imaginaire. Alors forger des mythes nous définit aussi. Un enfant qui n'a pas de jouets invente des royaumes avec les bricoles qui lui tombent sous la main. Ce moi créatif, imaginatif, est ancré en nous, c'est de quoi nous sommes faits, c'est notre héritage à tous. Mon livre est une célébration de cette culture symbolique.
Dans une époque où tout s'efface d'un simple glissement de doigt sur l'écran, voire où l'effacement est revendiqué par la cancel culture, comment garder le feu sacré de la mémoire ?
Je n'ai que faire de la cancel culture. J'enseigne la littérature et je dis toujours à mes étudiants que même si c'est dur, même si on n'est pas d'accord, il faut s'y coller, être capable de gérer les contradictions. Un roman mettant en scène une fille de 13 ans, oui, c'est choquant, mais il faut lire Lolita de Nabokov, parce que c'est beau. T.S. Eliot dit quelque part que la culture ne consiste pas tant à s'instruire qu'à se rappeler qu'on est sans cesse en train d'oublier. La littérature et les histoires sont des piqûres de rappel.
Nombre de vos romans sont autobiographiques, même dans Aladdin et moi, texte inclassable entre l'essai et le récit, où « Mme W. », votre mère, est très présente...
Mon histoire, c'est l'histoire d'une petite fille adoptée à la naissance par un couple d'ouvriers pauvres et dont la femme, une chrétienne fanatique, voulait faire de l'enfant une missionnaire évangélique. Comme les choses n'ont pas tourné comme elle le souhaitait, ma mère adoptive répétait que le diable avait placé le mauvais bébé dans le couffin... Moi, j'ai tracé ma route, et quoique je ne sois pas croyante, je pense qu'il y a un au-delà de cette vie littérale, tridimensionnelle, car le matériel, la course effrénée à la consommation ne suffisent pas. Alors pour ceux qui n'ont pas de religion et ne se contentent pas d'accumuler, il y a cet endroit, qui nous semble plus proche de notre propre vérité, où on se sent chez soi, et qui s'appelle l'art.
Aladdin et moi
Buchet Chastel
Traduit de l’anglais par Céline Leroy
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 23,50 € ; 272 p.
ISBN: 9782283042847

