DRÔLES D'ÉDITEURS 2/6

Jacques Beaudoin, CNRS Editions : entre deux mondes

OLIVIER DION

Jacques Beaudoin, CNRS Editions : entre deux mondes

Des personnalités qui accrochent, détonnent, surprennent, des profils qu'on n'attendait pas là, des francs-tireurs de l'édition : deuxième de six portraits d'éditeurs atypiques, Jacques Baudouin, désormais directeur général de CNRS éditions, après avoir été la "plume" de différents ministres et collaborateur de Bernard Kouchner au Quai d'Orsay.

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Par Catherine Andreucci
Créé le 03.09.2015 à 21h02 ,
Mis à jour le 04.09.2015 à 16h44

On ne l'attendait pas à la tête de CNRS éditions. Dans le milieu éditorial, le nom de Jacques Baudouin est moins associé aux publications scientifiques de référence qu'aux ouvrages grand public. Editeur chez Trévise, puis chez Lattès, il est aussi l'auteur de plusieurs romans sur la Chine, salués par la critique et dont certains ont connu un beau succès public. Voilà pour le côté pile. Côté face, on le retrouve écrivant les discours de ministres, auditeur de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), conseiller de presse de Bernard Kouchner au Quai d'Orsay. Auquel de ces mondes appartient-il vraiment ?

Amoureux des langues mortes

"Je suis un homme de l'écrit, du livre et de la connaissance depuis que je suis tout petit", explique l'intéressé, de retour aux sources. Dans son bureau du Quartier latin, il ne se lasse pas de parler de la maison qu'il dirige depuis janvier, où il a succédé à son "ami" Jean-François Colosimo, parti pour présider le Centre national du livre. "Je poursuis son travail d'ouverture sur le grand public. Je suis convaincu qu'il faut répandre la connaissance au meilleur prix et de la façon la plus attractive." S'il se félicite d'une couverture séduisante, il peut aussi s'extasier sur un austère volume de philosophie antique dont il déchiffre quelques phrases de grec ancien.

C'est une autre de ses facettes, Jacques Baudouin est un amoureux des langues mortes. Latin, grec, mais aussi le sumérien qu'il a étudié une année à l'école du Louvre. Puis le grec, encore, avec l'hébreu et l'araméen, à la Sorbonne. "Quand on m'a proposé d'entrer aux éditions de Trévise, j'ai tout laissé tomber. L'édition, j'en ai toujours rêvé !" A 21 ans, il débute comme secrétaire d'édition dans une maison dont il deviendra le directeur commercial. Directeur littéraire chez Lattès, il publie Jacques Lanzmann, le premier essai de Jean-Christophe Rufin, Le piège humanitaire... Un des éditeurs du Jacques Baudouin romancier, Laurent Laffont chez Lattès, le décrit d'ailleurs comme "le pendant de Rufin de l'édition : une espèce d'esprit libre, curieux de tout".

Flou

Peu après le départ de Jean-Claude Lattès et de Nicole Lattès, il quitte la maison et passe le relais à Jean-François Colosimo, qui sera en 1999 l'éditeur de son premier roman, Le mandarin blanc. Il travaille alors en indépendant, apporte des projets, défend des auteurs. Au terme "agent", il préfère celui, plus évasif, de conseiller. Ce flou, Jacques Baudouin l'entretient savamment lorsqu'il parle de lui, maintenant des zones d'ombre pour mieux braquer le projecteur sur les aspects qu'il entend mettre en avant. Homme de réseaux, à n'en pas douter, il se montre affable, parfois onctueux. "J'ai un tempérament qui me fait dire les choses avec tact. Cela m'a permis de survivre au Quai d'Orsay !"

En 1994, le voici au ministère du Travail et de l'Emploi, rédigeant les discours de Michel Giraud. L'année d'après, sa plume servira le Premier ministre Alain Juppé. "De sensibilité de droite", Jacques Baudouin a aussi été proche de Bernard Kouchner bien avant que celui-ci ne franchisse le rubicon. Il est alors - autre champ d'action - gérant d'Africa Steps et directeur administratif d'International Medical Alliance, sociétés de conseil en systèmes de santé qui opèrent en Afrique et en Europe de l'Est, pour lesquelles Bernard Kouchner est consultant. Lorsque, en 2005, celui-ci fait figure de favori dans le camp socialiste, il coordonne ses soutiens puis devient son conseiller de presse et le suit au Quai d'Orsay en 2007. Il sortira de l'ombre pour une vigoureuse défense lorsque Pierre Péan accusera Bernard Kouchner dans son livre, Le monde selon K., de conflit d'intérêts entre ses activités de consultant et ses fonctions officielles. Aujourd'hui, il manie toujours le "on" et le "off" à la perfection.

Directeur des publications du Quai d'Orsay, il crée Mondes, revue coéditée avec Grasset, bilingue français-anglais. "J'ai pu l'offrir un jour à Hillary Clinton au sortir d'une conférence de presse avec Bernard", glisse-t-il. Auparavant, il avait fondé la revue Mondes chinois dans le cadre de l'Institut Choiseul. Fin érudit de cet empire du Milieu qui nourrit son imagination, Jacques Baudouin lui a consacré quatre romans et en publie un cinquième en novembre, le tome 2 de Shanghai club (Robert Laffont). "C'est un tropisme familial, explique-t-il. Mon père tenait un magasin d'ivoire et d'écaille, j'ai vécu au milieu d'objets chinois. Mon imaginaire s'est fondé là-dessus."

"La boucle est bouclée"

Il s'étend un peu sur la géopolitique chinoise, sur ce XXIe siècle qui sera celui de "la revanche", mais revient toujours à CNRS éditions. La collection de poche "Biblis" qu'il vient de créer, la diffusion numérique via la plateforme Eden, les 25 % d'activité réalisés à l'export, le vivier de chercheurs à faire connaître... "Quand on devient directeur général, il faut avoir été formé à l'édition, à la comptabilité, aux finances, au commercial. C'est l'avantage d'avoir un peu d'âge... Il y a vingt ans, je ne possédais pas tous les paramètres. A la direction des publications du Quai d'Orsay, j'ai renoué avec l'édition, remis le nez dans les comptes, renforcé ma rigueur. A 61 ans, la boucle est bouclée." De la même manière qu'il ne s'est jamais beaucoup éloigné de l'édition, il n'a pas tourné le dos à ses autres amours. Il fait toujours partie d'un petit groupe d'anciens qui se retrouvent régulièrement autour de Bernard Kouchner.

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