Livres Hebdo : Après le numérique, l’édition scolaire est en train de vivre une deuxième révolution industrielle : l’émergence de l'intelligence artificielle. Comment l’appréhender dans un marché aussi délicat que celui de l’éducation ?
Guillaume Montégudet : La question de l’intérêt de l’IA au service des professeurs ne se pose plus, le potentiel est vertigineux, tout le monde le sait. Le sujet n’est plus là, il faut avancer. Ce qui m’intéresse, c’est la suite : comment les enseignants, comme tout acteur exerçant une responsabilité professionnelle, accèdent à une IA fiable, sécurisée, souveraine. Ça, c’est un vrai sujet, un sujet industriel et politique.
Cela bouleverse l’usage du manuel, qui souffre depuis toujours d’avoir un double lectorat. Concrètement, que se passe-t-il aujourd’hui dans la salle des professeurs ?
Que devient le manuel lorsque l’enseignant, pour préparer son cours, utilise un LLM (Large Language Model) grand public ? Allant parfois, pour affiner sa requête, jusqu’à télécharger dans son prompt le contenu protégé d’un manuel scolaire. Personne n’en parle vraiment, mais c’est déjà une réalité du terrain.
C’est un problème de droit d’auteur classique, ou quelque chose de plus profond ?
Les deux. Il y a d’abord la question de la protection des contenus certifiés propriétaires : défendre la valeur éditoriale d’un contenu expert, certifié, et protéger les ayants droit, confrontés à un risque d’usages contrefaisants et parasitaires. Sans autorisation, sans traçabilité, sans rémunération. C’est un vrai sujet économique pour toute la chaîne, des auteurs aux éditeurs. Mais il y a aussi une opportunité : l’IA permet d’enrichir les contenus, de les contextualiser, de les personnaliser, de les adapter, de les rendre accessibles à des publics différents. Les éditeurs ne peuvent pas abandonner les enseignants à des solutions imparfaites et à des usages incontrôlés de leurs propres contenus.
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Vous semblez dire que les éditeurs sont aujourd’hui hors-jeu sur ce terrain…
Ils ne peuvent plus se permettre de négliger la question. La défense du manuel n’est pas suffisante quand une concurrence nouvelle, forte d’une capacité technologique logicielle et IA et d’un positionnement marketing innovant, se positionne frontalement sur les contenus historiques des éditeurs scolaires… Ce mouvement de la tech vers le contenu est celui de la plateformisation qui bouleverse l’économie de tant de secteurs. Le Netflix de l’éducation peut-il échapper aux éditeurs au mépris des garanties éditoriales et pédagogiques qu’ils apportent et de la liberté de choix des enseignants ? Le sujet est majeur et certaines initiatives récentes tendant à imposer aux enseignants des contenus et aux élèves des formats d’apprentissage inadaptés renforcent la responsabilité des éditeurs à coordonner
une proposition nouvelle.
Comment les éditeurs scolaires peuvent-ils reprendre la main ?
En se posant une question que je crois incontournable : comment gagner la bataille de l’usage, qui exige de rendre les contenus disponibles là où les enseignants et les élèves travaillent réellement ? Aujourd’hui, l’enseignant ne travaille plus uniquement dans l’environnement propriétaire de l’éditeur et le manuel, il travaille dans son environnement numérique, sa suite bureautique, ses outils de préparation de cours, ses échanges avec l’IA. Si le contenu certifié n’est pas présent, traçable et rémunéré dans ces usages, il sera de toute façon consommé ailleurs, de manière détournée.
Cela suppose une transformation profonde du modèle économique de l’édition scolaire…
Oui, j’en ai l’intime conviction, et c’est un chantier de fond, pas un ajustement cosmétique. Il faut à la fois protéger la valeur des contenus experts, l’enrichir grâce à l’IA, et surtout l’augmenter en volume d’usage, au cœur des pratiques croissantes des enseignants avec ces outils. Les trois objectifs doivent avancer ensemble. Un éditeur qui ne travaillerait que la défense de ses contenus, sans les rendre disponibles et enrichis là où les enseignants en ont réellement besoin, perdra la bataille de l’usage. Et c’est bien l’usage, aujourd’hui, qui fait la valeur.
« L'offre classe »
Concrètement, qui doit payer cette valeur nouvelle apportée à l’enseignant ?
C’est la question qu’on élude trop souvent et qui engage la responsabilité collective du niveau d’ambition que notre pays souhaite donner à l’éducation. Proposer des solutions combinant des contenus fiables et des outils souverains de préparation et d’animation de cours performants et d’IA sécurisée demande des investissements massifs. Aujourd’hui, l’État ou les collectivités financent le manuel de l’élève et l’enseignant, lui, reçoit ses exemplaires gratuitement. Au-delà de la question de la part de financement des familles, quand les deniers publics sont de plus en plus contraints, le modèle d’offres scolaires lui-même peut-il évoluer ? Peut-on envisager durablement l’envoi aux enseignants de spécimens gratuits, massivement photocopiés, quand les achats élèves ne sont plus financés ? Comment mieux valoriser le service apporté à l’enseignant au cœur de la soutenabilité économique d’une proposition de valeur renouvelée ?
Une piste que je défends, c’est l’« offre classe » : un coût global par classe, calculé au nombre d’élèves, mais qui distingue clairement dans son architecture ce qui relève du manuel – la valeur élève – et ce qui relève de l’outil professionnel augmenté d’IA – la valeur enseignant. La structure de l’offre doit enfin refléter cette double valeur. Peut-on envisager aussi que, demain, un enseignant accédant ainsi à un écosystème interopérable puisse bénéficier du contenu de tous les manuels d’une même matière et du même niveau quand il a équipé ses élèves d’un des manuels du marché ? L’innovation doit aussi être marketing.
Vers quoi devrait tendre la filière selon vous ?
La diffusion de contenus ne suffit plus. La bataille ne se joue pas sur la tech. Les acteurs les plus solides seront ceux qui sauront conjuguer excellence des contenus, intégration profonde aux usages professionnels et maîtrise des nouvelles capacités offertes par l’IA. Des alliances nouvelles sont à construire, entre éditeurs et avec les acteurs de la tech, dans une logique de création de valeur équitablement partagée.
