Livres Hebdo : P.O.L a l'image d’une maison publiant principalement de la littérature française contemporaine. Vous publiez pourtant depuis de nombreuses années des traductions de textes classiques. Comment est-ce né ?
Frédéric Boyer : C'est arrivé par hasard dans la maison, et je peux dire que c'est arrivé par moi. J’étais auteur P.O.L. depuis 1990, et un jour j’ai raconté à Paul Otchakovsky-Laurens que je traduisais Les Confessions de Saint Augustin. Je n’avais pas l’idée d’une publication, mais Paul m'a dit « montrez-moi » et il m’a encouragé à terminer : « Il faut aller au bout, je veux les publier ». J’étais vraiment étonné, je n'y aurais pas pensé. Le livre est sorti sous le titre Les aveux en 2008 et a rencontré pas mal de succès, avant d'être repris dans notre collection #formatpoche. Après, assez vite il y a eu Tristes Pontiques, les poèmes d’Ovide par Marie Darrieussecq qui ressortent aujourd’hui dans la collection. Et d’autres auteurs et autrices ont fait part à Paul de leur désir de traduction. Julie Wolkenstein, notamment, qui a traduit de l’américain Ethan Frome d'Edith Wharton, paru directement en poche. Elle a ensuite proposé une version de Gatsby et j'ai traduit Kâmasûtra [Il a appris le sanscrit à cette occasion, ndlr]. Et plus récemment Nathalie Azoulai a traduit Mrs Dalloway de Virginia Wolf.
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Quand on lit Tristes Pontiques d’Ovide par Marie Darrieussecq, ce qui frappe, c’est que l’écriture est moderne et simple. On pourrait presque dire qu’on a affaire à une autofiction, une autofiction un peu dépressive d’ailleurs.
Les Tristes et Les Pontiques sont deux petits recueils autobiographiques. C’est elle qui a voulu titrer l’ensemble Tristes Pontiques en référence à Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss. L'idée est toujours de trouver comment un auteur contemporain peut intégrer un travail de traduction dans son propre travail sur la langue. Pour moi, ces textes font partie de la littérature contemporaine. C’est en tout cas ce qu'on essaye de montrer. Ce désir des auteurs de se confronter à d'autres œuvres, à d'autres langues, fait partie de leur œuvre. C'est comme ça que Paul concevait la chose. Comme un moment où l'auteur met à l'épreuve son propre langage, sa propre littérature, en traduisant un autre texte, une autre langue. Peter Pan et Wendy de l'Écossais James M.Barrie, traduit par Natalie Azoulai, qui est sorti en mars directement en #formatpoche, est un roman fantasque à l’humour typiquement britannique, plein de jeux de langage, à l’onomastique très particulière. Il est bien plus qu’un simple roman d’aventures pour la jeunesse. Et nous allons publier en mai Été, un petit roman d'Edith Wharton dans une nouvelle traduction de Julie Wolkenstein. Elle est angliciste et tous ses romans peuvent être lus comme des clins d'œil à la littérature anglo-saxonne. Le dernier, La Chimère, évoque Portrait of lady d’Henry James et on ne l'a pas beaucoup souligné.
« Aucune traduction ne fait vraiment autorité, elle est toujours le reflet d’une époque »
D’un point de vue économique, ces traductions sont-elles un moyen de fidéliser, voire de financer, les auteurs maison, ou ont-elles une rentabilité propre ?
Ce n’est absolument pas du mécénat. Je peux donner des chiffres. Ethan Frome d'Edith Wharton, traduit par Julie Wolkenstein, s’est vendu à plus de 20 000 exemplaires en poche. Les Aveux de Saint Augustin, à 18 000 en grand format et à plus de 12 000 en poche. Mrs Dalloway, à 7 000. Et L'Odyssée à plus de 5 000, puis L’Iliade un peu moins. On vend toujours moins de L'Iliade que de L'Odyssée, c'est une vieille règle de l'édition et nous ne sommes pas arrivés à la faire mentir. Mais c'est plutôt bien, nous sommes contents.
Emmanuel Lascoux, qui a traduit les textes d’Homère, n’était pas un auteur P.O.L.
Au début, je n'étais pas forcément partant, précisément parce que ce n'était pas un auteur de la maison. Et puis il m'a complètement conquis quand il m'a montré son travail, très contemporain, très moderne, avec l’idée de restituer une réalité qu'aucune des traductions d'Homère n'a jamais restituée. Son oralité avec même parfois du bruitage.
Et vous avez choisi de ne pas sortir ces traductions dans une collection à part, avec des couvertures différentes.
C'est le propre de cette maison, il n'y a pas vraiment de collection, en dehors de la collection « Trafic », consacrée au cinéma. Puisque l'idée est justement d'accueillir les différentes facettes de l'œuvre d'un auteur, on publie Fabriquer une femme de Marie Darrieussecq comme sa traduction d'Ovide. Pour nous ce sont également des œuvres de Marie Darrieussecq, Julie Wolkenstein ou Nathalie Azoulai. Cela fait partie de leur carrière d'autrice, cela informe sur leur écriture. J'avais déjà vu cela quand on a lancé le grand chantier de traduction de la Bible aux éditions Bayard dans les années 1990 avec Jean Echenoz, Emmanuel Carrère, Florence Delay ou Jacques Roubaud qui travaillaient avec des philologues. Tous ces auteurs ont vraiment vécu cela comme un moment où ils mettaient à l'épreuve leurs propres ressources littéraires.
Après une traduction justement, quand vous recevez le texte suivant de l’auteur, il vous semble voir quelque chose qui a changé ?
Chacun est différent. Quand Olivier Cadiot a traduit Les Psaumes pour l’édition de la Bible, il a dit lui-même que ça a changé son rapport à la poésie. Cela crée toujours quelque chose dans sa propre façon d'écrire. Il y a d’ailleurs chez P.O.L. pas mal d'écrivains qui ont un rapport à plusieurs langues même s’ils écrivent en français. Ryôko Sekiguchi est japonaise et a traduit Le Club des gourmets : et autres cuisines japonaises (2013, #formatpoche 2019), Santiago Amigorena est argentin, Atiq Rahimi afghan…Leur œuvre en français est déjà une forme de passage entre une langue et une autre.
On a l’impression cependant que vos traductions sont des propositions, qu’elles ne visent pas à faire autorité.
Aucune traduction ne fait vraiment autorité, elle est toujours le reflet d’une époque. Olivier Cadiot a publié en février une traduction du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Il a régulièrement des commandes de théâtres et cela fait partie de son travail de traduire Shakespeare. Mais jamais on dira que les traductions d'Olivier Cadiot sont meilleures que celles de François Victor Hugo par exemple. Dans les années 1970-80, à l'abbaye de Royaumont, il y avait des séminaires de traduction de poésie. Avec des gens comme Emmanuel Hocquard, Jacques Roubaud, Pierre Alferi ou Olivier Cadiot justement. Avec des spécialistes de la langue, ils traduisaient des poètes étrangers en séminaire collectif. C'est dans ce dialogue que naissait la traduction. Et c'était déjà une façon d'interroger la littérature contemporaine.

