C'est une première pour la Scelf sur le marché de l'animation. Du 23 au 26 juin, à l'Impérial Palace, son programme Shoot the Book! investit le nouvel espace Cross IP du Marché international du film d'animation (Mifa), où éditeurs et producteurs internationaux enchaînent les rendez-vous B2B autour d'œuvres à adapter. L'objectif : accélérer la circulation des droits d'auteur et faire naître des projets d'animation, avec le soutien de l'Institut français.
D'un festival anniversaire à un nouveau marché du livre
Organisé du 21 au 27 juin, le Festival international du film d'animation d'Annecy reste le plus grand rendez-vous mondial du secteur. Fondé en 1960, il fait chaque année de la ville lacustre la capitale de l'animation et attire aussi bien les grands studios que les talents émergents. L'édition anniversaire est marquée par l'ouverture de la Cité internationale du cinéma d'animation, lieu permanent inauguré quelques jours avant le coup d'envoi, et par un thème inédit, « Les Grands Frissons en animation ».
C'est au sein de son marché professionnel, le Mifa, que se joue le volet le plus directement lié à l'édition. À une vingtaine de minutes de l'espace Bonlieu, où les journalistes retirent leur accréditation près du lac, l'Impérial Palace réunit du 23 au 26 juin plus de 6 500 accrédités et 7 000 m² de stands : studios, producteurs, diffuseurs, éditeurs et écoles. Dès 10 heures, les allées se remplissent.
Dans le nouvel espace Cross IP, dédié à l'adaptation des propriétés intellectuelles et aux passerelles entre animation, jeu vidéo, bande dessinée, webtoon et livre, la Scelf installe pour la première fois son programme Shoot the Book! À l'accueil, Émeline Chetara, directrice des programmes de la Société civile des éditeurs, oriente les responsables de droits audiovisuels qui attendent, catalogue en main, les producteurs venus échanger sur de futurs projets. Les rendez-vous, réservés en amont sur la plateforme du programme, sont ouverts aux éditeurs membres de la Scelf.
Au cœur du Mifa, le stand Shoot the Book! de la SCELF met éditeurs et producteurs autour de la table- Photo A.LPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Lire un livre « avec le potentiel qu'il a pour l'écran »
Pour les maisons présentes, l'enjeu tient d'abord à une lecture particulière du livre. « Il y a une lecture particulière des livres quand on travaille dans l'audiovisuel : on les lit vraiment avec le potentiel que l'œuvre a pour être adaptée à l'écran », explique Clélia Ghnassia, responsable des droits audiovisuels pour plusieurs maisons du groupe Editis, dont des labels de littérature jeunesse. Elle privilégie « les titres dont les personnages sont les plus marquants » et les récits à l'histoire singulière. Reste que l'adaptation suppose des choix : un livre n'est pas un scénario, rappelle-t-elle, et il faut parfois un travail de pédagogie auprès de l'auteur pour lui expliquer qu'il faudra créer des personnages lorsque le texte est très introspectif. Certains auteurs souhaitent s'investir dans le projet, d'autres laissent toute liberté au producteur.
Même grille de lecture chez Solène Caron, chargée des droits audiovisuels pour Delcourt, Soleil et les éditions Sens dessus dessous. Elle s'appuie sur « une bonne narration et une bonne proposition graphique », gages qu'il y a « quelque chose qui peut être transposé au niveau visuel ». Sur la table réservée à ses rendez-vous, une dizaine d'ouvrages des trois maisons : des cibles allant des tout-petits de 3 à 4 ans au young adult, et des genres volontairement variés, du récit du quotidien à la comédie dramatique en passant par l'aventure. À ceux qui se lancent, elle conseille de se référer à la Scelf : « Il y a des usages assez établis, le mieux est d'en prendre connaissance et de s'y référer. »
Les deux responsables saluent l'outil mis en place. Les rendez-vous, réservés en amont sur la plateforme dédiée, « permettent de voir beaucoup de producteurs sur une période assez courte », souligne Clélia Ghnassia, alors que des producteurs viennent du monde entier à Annecy.
Côté producteurs, des coups de cœur et un temps long
En face, les producteurs viennent chercher des histoires. Sacrebleu Productions, société spécialisée dans l'animation 2D et 3D qui a notamment coproduit Flow, Oscar du meilleur film d'animation en 2025, et Sirocco et le royaume des courants d'air, est présente chaque année à Annecy. « On est toujours en recherche de nouveaux projets, c'est important de savoir ce qu'il se passe dans le milieu de l'édition pour trouver de nouvelles licences, de nouveaux auteurs », explique Mathieu Rouchon, assistant de production. Le choix d'un livre tient souvent au coup de cœur, « si le feeling est bon avec les auteurs et leur univers graphique », résume-t-il.
Entre la rencontre et le film, le chemin est long. « Quand on signe une option pour de l'animation, on signe une option qui va être au minimum de 18 mois », précise Clélia Ghnassia, pour qui la concrétisation d'un projet demande ensuite plusieurs années. Solène Caron confirme cet horizon : « Les périodes d'option sont au minimum de 12 mois. Si, entre la signature du contrat et la sortie du projet, il se passe deux ans, c'est déjà très rapide. » Une temporalité qui explique la discrétion des participants : tant que l'option n'est pas levée, peu d'éditeurs et de producteurs acceptent de citer les titres en discussion.
En fin d'après-midi, sur l'un des stands, deux producteurs de La Station Animation, studio membre du réseau régional SudAnim, s'attardent avec Nolwenn Guillemot, responsable des droits audiovisuels chez Bayard Jeunesse, autour des titres du catalogue à fort potentiel d'adaptation.
Échange en direct au Mifa entre les producteurs de Sudani et Nolwenn Guillemot pour Bayard Jeunesse. Un concept présenté, une adaptation qui se dessine- Photo A.LPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Une vitrine internationale soutenue par l'Institut français
Au-delà des rendez-vous, le programme prend aussi la forme d'une session de pitchs : dix ouvrages, choisis par un jury international de professionnels de l'audiovisuel pour leur potentiel d'adaptation en animation, sont présentés par leurs éditeurs. La session est précédée d'une intervention de David Hare, dramaturge deux fois nommé à l'Oscar du meilleur scénario pour The Hours et The Reader. Créé en 2014, le programme vise aussi l'international. « On a été présents à Londres ces deux dernières années et c'est un programme qui a très bien marché », rapporte Émeline Chetara, le marché britannique se montrant très demandeur de propriétés intellectuelles. Décliné à l'étranger presque dès l'origine, Shoot the Book! a déjà fait étape à Los Angeles, Mumbai, Taïwan et en Italie.
L'enjeu dépasse le seul marché. Près d'une œuvre audiovisuelle sur trois du segment famille et animation serait aujourd'hui adaptée d'un livre, selon la Scelf, qui fédère plus de 580 marques d'édition. La sélection officielle d'Annecy en porte la trace. « On a plus de 25 œuvres présentées aujourd'hui à Annecy qui sont issues d'adaptations, majoritairement des catalogues des éditeurs français », relève Émeline Chetara. Partenaire historique du dispositif, l'Institut français accompagne cette première édition au Mifa. Il dit soutenir « une présence structurée et plus visible des éditeurs français » sur le premier marché international de l'animation, ainsi que « l'ouverture internationale de Shoot the Book! via la participation de producteurs étrangers ».
En installant Shoot the Book! au Mifa, la Scelf ajoute une étape à un calendrier de rencontres qu'elle bâtit, de Cannes à Série Mania et désormais Annecy, au service des éditeurs sur les questions d'adaptation. « Ce que ça montre, c'est le lien très fort entre nos métiers », conclut Émeline Chetara.
