La traversée de Todorov. Le xixe siècle se place sous le double signe de la science et de l'État-nation. On ne se contente plus de dogmes, on vérifie les faits. Dans le même temps, on construit un récit national afin de consolider le fondement patriotique. Le xixe siècle est le siècle des folkloristes, des philologues, des ethnographes. Parmi les nombreux ouvrages du géographe et ethnographe austro-hongrois Felix Philipp Kanitz (1829-1904), on compte une somme où il établit le relevé des us et coutumes bulgares, La Bulgarie danubienne et le Balkan. Mais nulle mention de la ville natale de l'autrice de Caravane pour corbeaux, Eminé Sadk. Cette dernière répare cette omission en imaginant un arrière-petit-fils de Kanitz, prénommé Philipp, qui, découvrant ce lieu bien réel, lui consacre un livre, La ville inexistante de Felix Kanitz. Des extraits en épigraphe des chapitres de Caravane pour corbeaux scandent les tribulations de Nikolaï Todorov.
Todorov est professeur de géographie depuis vingt ans dans le même établissement. Il devient la fierté locale : grâce à sa plume, un projet européen de rénovation du milieu scolaire a été attribué à la ville. Pour fêter ces aides européennes, on a décrété un jour férié. Todorov en profite pour faire un tour au marché, il achète une cagette de vieux vinyles dont un album de Pink Floyd. Il rentre chez lui l'écouter. Shine On You Crazy Diamond... Le morceau souffle sur les braises d'une fougue mal éteinte en lui. Mais il faut honorer de sa présence le banquet municipal. Le spectacle de ses concitoyens se soûlant à l'eau-de-vie et se bâfrant de kébaptché, la fameuse saucisse bulgare, lui répugne. Le khoro, la danse traditionnelle, se met en branle. Le directeur de l'école passe à Todorov le micro à brûle-pourpoint. Todorov se lâche : « Quelle bande d'idiots on est ! Quant à nos amusements... c'est se moquer d'un cadavre culturel ! Depuis des siècles, nous tenant par la main, nous frappons du pied le même marigot. Tout tourne en rond. Traditions, camaraderie, unité, modèles trompeurs, semi-vérités sur notre semi-existence ! » Le voilà ostracisé. Le célibataire au mitan de sa vie, qui n'a plus ses parents, sans plus d'amarres, est acculé à errer dans la région de Loudogorié, au nord-est du pays. Le topographe malgré lui sillonne une Bulgarie jadis sous joug ottoman, qui expulsa par la suite sa minorité turque (dont est issue Eminé Sadk). La mémoire collective comme personnelle du héros se recompose. Et le récit de se doubler de hasards qui lui font rencontrer des Tsiganes (autre minorité malmenée par la bulgarisation à marche forcée aux xixe et xxe siècles) et un grand amour... Eminé Sadk, jeune voix prometteuse des lettres bulgares, a l'art de chanter les cahots de la vie avec un sens du réel merveilleusement teinté d'onirisme.
Caravane pour corbeaux
Agullo
Traduit du bulgare par Marie Vrinat
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 20,90 € ; 288 p.
ISBN: 9782382461600
