Habiter l'intranquillité. « Voilà. » Ainsi commence Trois petits chats, sur une note de tragédie. Ce « voilà » qui annonce une fin terrible introduit un texte dont la forme en comptine tourne en boucle comme pour signifier que l'on ne pourra jamais complètement sortir de cette histoire. La tragédie, c'est une petite fille qui la narre. Elle raconte comment son foyer familial s'est progressivement transformé en lieu menaçant. Comment l'autorité de la figure paternelle - ici un beau-père - s'est imposée jusqu'à étouffer les mouvements et les joies des autres membres de la famille : la mère, veuve, les deux enfants, le chien. « Nous ne sommes pas séquestrés / nous habitons seulement / l'intranquillité. »
Ce qui détonne dans ce premier roman de la journaliste Elisa Routa, c'est sa forme. Trois petits chats est composé comme le serait un poème qui court sur 240 pages, avec des retours à la ligne systématiques et des jeux de caractères, de mise en page. Il se lit d'une traite, dans un seul et frénétique élan qui se déroule comme une vague : d'abord l'esquisse de sa mise en place, puis sa paisible formation jusqu'à son paroxysme - une puissante rage - et enfin le lourd silence et le trouble qu'elle laisse derrière elle.
La narratrice décrit dans un premier temps le vide laissé par le père après son accident et l'immense tristesse de la mère. Puis elle raconte la réparation, la séduction, l'émotion et l'espoir qu'a suscités l'arrivée du nouvel amant au sein de l'environnement de cette petite famille. Et très vite, les scènes de colère, d'humiliation, de maltraitance, de violence de cet homme. « L'Autre / n'avait pas été / un monstre / il avait été / un homme ordinaire [...] / tristement banal. »
Vivre si jeune de cruelles expériences, c'est apprendre à adopter une grille de lecture particulièrement sombre du monde. « Parfois je me lance des défis / de minuscules ultimatums / entraînant des conséquences terribles ». Or pour éviter ces « conséquences terribles », il s'agit d'anticiper, de négocier avec le hasard, le destin ou l'intuition, et de savoir prendre la forme ou le ton pour éviter de « causer des problèmes ». En cas d'échec, la culpabilité l'emporte : la violence du beau-père explose sur la mère. « C'est de sa faute / elle aurait dû rentrer avant. »
À travers le regard de cette petite fille qui voudrait pouvoir protéger sa mère et son frère, Elisa Routa dessine les rouages et les mécanismes de la violence masculine et de l'emprise au sein du cocon familial. L'attitude exemplaire en société d'un tel homme cache les horreurs qui se déroulent dans l'intimité. L'effet dévastateur du silence, de la honte, de la haine et de la peur que ce genre d'hommes génère chez leurs victimes est ici palpable : « Il arrive que l'on veuille tuer et mourir. »
Trois petits chats amène à réfléchir sur la manière de se reconstruire après une enfance et une adolescence qu'un homme et sa violence sont venus ronger. Que devient-on après cela ? « Des bestioles bancales qui rugissent et qui miaulent / deux chatons en haut d'un arbre qui / un jour / se sont promis / de ne jamais devenir / des putain de tigres. »
Trois petits chats
Bayard
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 17 € ; 240 p.
ISBN: 9782227503496
