Édouard Louis : "C’est terrifiant de faire un livre qui ne dérange personne" | Livres Hebdo

Par Jean-Claude Perrier, le 04.12.2015 (mis à jour le 04.12.2015 à 13h58) Entretien

Édouard Louis : "C’est terrifiant de faire un livre qui ne dérange personne"

"Mon obsession, c’était d’écrire la vérité. Dans ce livre, comme dans le suivant, il n’y a pas une ligne de fiction." Édouard Louis - Photo OLIVIER DION

Deux ans après le succès spectaculaire de son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis revient le 7 janvier avec son deuxième, Histoire de la violence, également autobiographique, sur lequel il s’explique en avant-première dans Livres Hebdo en évoquant sa trajectoire et son rapport à la littérature.

En janvier 2014 paraissait à 2 500 exemplaires au Seuil un premier roman au titre étonnant, En finir avec Eddy Bellegueule, signé d’un tout jeune homme de 22 ans, sous le pseudonyme d’Edouard Louis. Autobiographique et revendiqué comme tel, il racontait l’enfance fracassée d’un jeune gay dans le quart-monde du nord de la France. Les réactions furent nombreuses et le roman un best-seller considérable, en France (300 000 exemplaires) puis à l’étranger. Mais bien vite éclatèrent des polémiques. Certains accusèrent Edouard Louis d’avoir menti, traîné sa famille dans la boue… Lui, pendant ce temps, avait commencé un deuxième roman, Histoire de la violence, qui s’annonce déjà comme l’un des événements de la rentrée de janvier.

Edouard Louis chez son éditeur, le Seuil. - Photo OLIVIER DION

Edouard Louis - A Tokyo, pour la promotion d’Eddy Bellegueule. J’ai appris les massacres avec du retard. J’ai beaucoup pleuré, et cherché à joindre un de mes amis, qui habite rue Bichat. Moi-même, je vis dans ce quartier. Histoire de la violence a été largement écrit au Carillon !

Evidemment. Mon obsession, c’était d’écrire la vérité. Dans ce livre, comme dans le suivant, il n’y a pas une ligne de fiction. Je voulais donner la parole à ce monde d’où je viens, avec ce réflexe de la domination des dominés, et la violence qu’il engendre.

Le livre m’a transformé, sauvé. Il était absent de ma famille, de mon enfance. On se sentait exclus de la culture et du coup on l’excluait. Lire, dans mon milieu, c’était aussi être efféminé. Jusqu’au bac, je n’ai lu qu’un livre, Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce. C’est à son personnage, Louis, que j’ai emprunté mon nom. Quant au prénom, au lycée d’Amiens, on m’appelait déjà Edouard. C’est là qu’a eu lieu mon vrai déclic littéraire, avec Retour à Reims de Didier Eribon. J’ai complètement changé de vie. Finie la fête, je me suis mis à lire Bourdieu, Thomas Bernhard, Annie Ernaux, Virginia Woolf… Ensuite, je suis arrivé à Paris, où ma vie a commencé. Jeune gay à Amiens, je mourais. Mais je ne sais pas comment je ne suis pas devenu fou. Pour intégrer l’Ecole normale supérieure, en sciences sociales, j’ai travaillé comme une bête, je ne dormais plus. Je me sentais illégitime, j’avais quelque chose à prouver.

Pas encore, mais j’en ai très envie. J’ai donné des cours à l’Ecole d’art de Cergy et à Sciences po. J’aime la transmission. C’est un peu comme quand je vais dans les librairies pour parler de mes livres. J’adore ça.

Dès Retour à Reims, j’ai eu très vite le désir d’écrire. J’éprouvais une sorte de sentiment d’urgence de dire ce que j’avais vécu dans mon enfance. Mais ça a été très dur. Je ne me sentais pas "autorisé" à écrire. Heureusement, j’ai été encouragé par des écrivains que j’avais rencontrés, et qui sont devenus des amis. Didier Eribon, Annie Ernaux, Mathieu Lindon… Et puis il y a eu ce colloque que j’ai organisé, en 2012 au théâtre de l’Odéon, sur Bourdieu, pour les dix ans de sa mort. Un volume collectif s’en est suivi, Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage, que le Seuil avait refusé à l’époque, et que Monique Labrune a accepté aux Puf. C’était ma toute première publication, et je l’en remercie encore (1). J’ai eu énormément de difficultés, de douleur à écrire En finir avec Eddy Bellegueule. Ça a duré 28 ou 29 mois, comme Histoire de la violence. J’ai fait 15 ou 16 versions, que je ne voulais montrer à personne. J’ai fini en novembre 2012. J’ai imprimé 15 copies, que j’ai décidé d’envoyer 5 par 5 à des éditeurs. Première salve : le Seuil, Verdier, P.O.L, Minuit, Gallimard. René de Ceccatty m’a appelé 48 heures après réception, pour me dire qu’il allait me défendre au comité du Seuil. Ensuite, comme dit Duras, je suis devenu un "bloc d’attente". C’était un tel enjeu pour moi ! Finalement, le livre est paru en janvier 2014, tiré à 2 500 exemplaires.

Eddy Bellegueule en chiffres

300 000 : c’est le nombre d’exemplaires d’En finir avec Eddy Bellegueule vendus depuis sa sortie en janvier 2014 en grand format (200 000) et en juin 2015 en poche (Points, 100 000).

16 : c’est le nombre de pays où le livre est traduit ou en traduction, dont l’Italie (Bompiani, 30 000 ventes), l’Espagne (Salamandra, 17 000), l’Allemagne (Fischer, 13 000), le Japon (Tokyo Sogen), Taïwan (Aquarius), le Royaume-Uni (Harvill Secker-Random House), les Etats-Unis et le Canada (Viking Penguin).

Histoire de la violence ou "l’urgence de la vérité"

Le 25 décembre 2012, après un réveillon bien arrosé avec ses amis Geoffroy et Didier, Edouard Louis, rentrant chez lui près de République, à Paris, rencontre Reda, un jeune Kabyle au charme duquel il n’est pas insensible. Une conversation s’engage. Reda raconte l’histoire de son père, ouvrier algérien émigré en France. Edouard l’invite à passer la nuit chez lui. Ils font l’amour. Mais, ensuite, tout dérape. Il réalise que son amant lui a dérobé son téléphone portable. Reda, ne sachant comment s’en tirer, se réfugie dans la violence : il frappe Edouard, l’étrangle, le viole sous la menace d’un pistolet. Avant de partir, en le suppliant de lui pardonner. Edouard, blessé et traumatisé, se rend aux urgences, puis à la police, où ses amis l’ont convaincu de porter plainte. Il se sent souillé, humilié, honteux de "passer pour un raciste", "d’envoyer quelqu’un en prison". Plus tard, réfugié chez sa sœur Clara, à qui il a raconté son histoire, il entendra celle-ci la raconter à son tour à son mari, avec ses commentaires. Lui-même, derrière la porte, complète ce récit, le commente, et revit certains épisodes de sa jeunesse, celle d’Eddy Bellegueule, qui n’était pas non plus un ange.

Le roman est très élaboré, polyphonique et comme mis en abyme, puissant et dérangeant, tout aussi réussi que le premier. J.-C. P.

Edouard Louis, Histoire de la violence, Seuil, 240 p., 18 e. ISBN 978-2-02-117778-7. Premier tirage : 60 000 ex. Mise en vente : 7 janvier.

Ça a plutôt été progressif. Il y a d’abord eu Livres Hebdo, puis Les Inrocks, Le Monde. Et c’est "La grande librairie" qui a vraiment lancé le phénomène. Annie Ernaux, aussi, qui m’a soutenu au moment où on m’accusait d’avoir "trahi ma famille", de "racisme de classe"… Le soutien des libraires, également, a été déterminant. Ensuite, tout est allé très vite. J’en ai tiré deux types de joie. Personnelle, mais aussi "politique". Le livre a touché les gens parce que tout était vrai. Des enseignants, parfois, m’ont dit : "J’ai vu plein de petits Eddy Bellegueule !"

J’avais commencé un autre livre, et puis il y a eu Noël 2012. Dès le lendemain, je me suis lancé. Je n’arrive à écrire que ce qui est violent, dans l’urgence de la vérité. Pour moi tout est politique. Je voulais dire comment un monde traite ses femmes, ses gays, ses étrangers… Et aussi écrire mon autobiographie racontée par quelqu’un d’autre. Ce sont deux histoires qui se rencontrent violemment durant cette nuit-là. La structure est fictionnelle, mais tout est vrai. Y compris le prénom du garçon, ses origines. Au début, j’ai songé à les changer, puis non.

J’espère ! C’est terrifiant de faire un livre qui ne dérange personne.

Tout est politique. Quand j’écris, la littérature est politique. C’est la même démarche. Histoire de la violence, c’est aussi une révolte contre le racisme, l’exclusion.

J’ai moins peur, je me sens un petit peu à l’abri. J’ai remboursé mes dettes, notamment de santé, et je me suis acheté un manteau, un beau manteau.

J’ai commencé. Ça s’appellera Retour de la tragédie avec, comme dans la tragédie grecque, une histoire racontée par un coryphée.

(1) Le volume, réactualisé, reparaît le 6 janvier dans la collection "Quadrige" des Puf.

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