Eclats d’un trauma | Livres Hebdo

Par Kerenn Elkaim, le 03.02.2017 16 février > roman Israël > Zeruya Shalev

Eclats d’un trauma

Zeruya Shalev - Photo CATHERINE HÉLIE/GALLIMARD

Prix Femina étranger en 2014, Zeruya Shalev analyse les répercussions d’un attentat sur un couple et une famille.

"Il y a des vies qui se construisent pas à pas, brique par brique…", mais elles peuvent voler en éclats sans prévenir. Cela a été le cas pour Zeruya Shalev, il y a une quinzaine d’années. Alors qu’elle venait de déposer ses enfants à l’école, elle a été victime d’un attentat en Israël. La blessure est toujours présente dans sa chair, mais elle se sentait incapable d’en parler. Il fallait laisser le temps faire son œuvre, pour qu’elle puisse émerger dans un roman. Dautant que jusque-là, l’auteure refusait farouchement de laisser la politique infiltrer l’encrier. "Elle envahit déjà trop nos vies", estimait-elle. Mais arrive un moment où la frontière entre les événements extérieurs et l’intime s’estompe.

L’intime est justement le domaine de prédilection de cette grande écrivaine israélienne, prix Femina étranger en 2014. Elle s’en est fait une spécialité. Susceptible de lacérer un cœur, l’amour est décortiqué sans pitié dans Vie amoureuse, Mari et femme ou Thèra (Gallimard). Idem avec la famille, dans Ce qui reste de nos vies. Cette fois, Zeruya Shalev unit toute la complexité de ces thèmes irisés. La Douleur tenaille le corps d’Iris une décennie après l’attentat, qui l’avait laissée à l’agonie. "Elle a entendu la lamentation des membres déchiquetés, des bras qui n’étreindraient plus, de la beauté enterrée sous les cendres." C’est comme si une part d’elle était restée sur l’asphalte. "Tout n’a-t-il pas été restauré, recousu, revissé ?" Le mal lancinant la torture férocement. Difficile d’expliquer à ses proches qu’il est devenu un infernal compagnon.

En quête d’apaisement, elle se rend à l’hôpital. Le médecin chargé de la soigner ouvre une entaille de taille, puisqu’il s’agit d’Ethan, son premier amour jamais éteint. Iris comprend dès lors qu’elle a "rendez-vous avec [s]on passé, avec ce qui fut". Comment cet homme qu’elle n’a pas revu depuis trente ans peut-il éveiller un tel déchirement, une telle passion ? Leur fusion les surprend, bouleverse l’ordre des choses. "Est-ce une infidélité alors qu’elle n’a jamais été aussi fidèle à elle-même ?" La femme blessée s’enflamme à nouveau, mais sa famille la ramène à la réalité. Malgré tous ses efforts, son mari dévoué Micky sent que leur union se fissure. Les enfants aussi semblent tourmentés. Ces angoisses excèdent Iris, qui réalise soudain à quel point les stigmates de l’attentat ont aussi atteint les siens.

Qui doit-elle sauver en premier ? Ethan peut-il tout balayer ? A travers leur histoire, ce roman prodigieux dépasse le cercle familial pour nous tendre le miroir d’un pays. "Parfois les rêves se transmettent comme des maladies génétiques." Celui d’Iris étant de contribuer au rapprochement israélo-palestinien, à travers "un projet pédagogique autour de la tolérance, L’Autre c’est Moi". Comment faire la paix avec autrui et soi-même ? Magicienne, Zeruya Shalev transforme des deuils inachevés et des plaies inavouées en renaissance.

Zeruya Shalev
Douleur
Gallimard
Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz
Tirage : 12 000 ex.
Prix : 21 euros ; 416 p.
ISBN : 978-2-07-017817-9

Kerenn Elkaïm

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