Le 18 juin, de 9 heures à 18 heures, le Livrodrome s'est installé dans le parc du lycée Jean-Baptiste Corot de Savigny-sur-Orge, première des cinq étapes de sa tournée 2026. Conçu par l'association Plateforme Culture, ce parc d'attractions littéraires a réuni près de 1 100 adolescents autour de 19 ateliers. Il est l'un des événements nationaux de Partir en Livre, le festival du livre pour la jeunesse organisé par le Centre national du livre (CNL), qui fête du 17 juin au 19 juillet sa 12e édition sur le thème « Nos petits et grands héros ».
Depuis 2018, le parc itinérant s'est installé dans 48 villes différentes. Cette année, il s'élance de Savigny-sur-Orge avant de rejoindre Saint-Germain-en-Laye le 19 juin, Mulhouse le 23, Baccarat le 25, puis l'étang de Berre à Martigues le 1er juillet.
Un parc d'attractions à l'ombre des grands arbres
Niché dans le vaste espace vert du lycée Jean-Baptiste Corot, dont l'entrée se fait par un château, le Livrodrome a composé avec la chaleur caniculaire de cette journée de juin. Les 19 ateliers ont été déplacés de l'autre côté du jardin, à l'ombre des grands arbres, où Lou Lise Vucic, chargée des relations presse et publiques au CNL, accueille les visiteurs. Stand librairie et web radio s'y retrouvent côte à côte, tandis qu'un van de France Télévisions stationne un peu plus loin pour la Caravane Lumni, qui invite les adolescents à présenter leur livre préféré face caméra.
Ce jour-là, 650 chèques-lire sont offerts aux jeunes par le CNL, à dépenser sur place auprès des deux librairies partenaires. Beaucoup d'adolescents profitent des installations pour s'isoler et lire. Sur un atelier d'écoute proposé avec le Bookclub du pass Culture, Auriane Trani invite les jeunes à découvrir une nouvelle au casque, sur le thème des héros. « Ici, on permet aux enfants de prendre un temps calme pour lire et apprécier une nouvelle », raconte la bénévole, ambassadrice du pass Culture. Une collégienne de 5e apprécie surtout la liberté laissée aux participants. « C'est cool de pouvoir se poser avec un livre à côté de ses amis », glisse-t-elle, avant d'ajouter : « C'est bien de s'intéresser aux livres, parce que notre génération ne lit pas trop. »
À 13 heures, alors que l'on pouvait croire les élèves partis déjeuner, d'autres arrivent déjà pour prendre le relais, accompagnés de nouveaux animateurs et professeurs des écoles. Tout au long de la journée, les adolescents manifestent un réel sens du collectif et de l'investissement dans les activités.
Le stand des libraires, où les jeunes visiteurs échangent leurs chèques livres, lors du Livrodrome, déclinaison itinérante de la manifestation nationale Partir en Livre.- Photo LIVRODROME SAVIGNY-SUR-ORGEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Désacraliser le livre par le jeu
D'un stand à l'autre, le Livrodrome décline une vingtaine de formats courts qui empruntent autant à la fête foraine qu'à l'atelier d'écriture. L'idée commune : faire manipuler les mots et les images aux adolescents plutôt que leur imposer une lecture. Sur l'atelier Méli-Mélo, l'auteur Étienne Lécroart, membre de l'Oubapo, fait tourner une grande roue pour distribuer des contraintes d'écriture. « Je propose des bandes dessinées déjà pré-dessinées, avec des silhouettes de personnages que le public complète, par le texte ou par le dessin », décrit-il à Livres Hebdo. « Pour chaque case, j'impose un mot tiré au sort, ce qui donne à chaque fois une atmosphère différente. » Il dit avoir été sollicité par Gauthier Morax, fondateur et directeur du Livrodrome, « parce qu'il savait que j'avais un goût pour les contraintes formelles ».
Les auteurs et illustrateurs invités viennent, eux, à la rencontre d'un public scolaire qu'ils croisent rarement en salon. Interviewée un peu plus tôt par les lycéens de la web radio, l'illustratrice Ariane Delrieu (éditions Glénat) répond ensuite à quelques questions à l'issue de l'émission. Venue de Normandie, elle souligne la singularité du rendez-vous. « Ce qui est intéressant, c'est que cela se passe en semaine, avec des scolaires, et que ce sont les enfants eux-mêmes qui sont volontaires », observe-t-elle. « Tout est sous forme de jeu et de lecture, cela désacralise l'auteur et facilite l'échange avec le public. »
Quelques pas plus loin, l'espace librairie prolonge les ateliers en proposant les titres des invités, que les jeunes peuvent emporter grâce à leurs chèques-lire. À la table d'Atout Papier, installée à Savigny-sur-Orge, les romans et bandes dessinées jeunesse s'étalent du CM1 jusqu'au collège. « Cela fait très longtemps que nous tenons la librairie, et la jeunesse, c'est notre public de demain », glisse Thierry Auneaux, qui découvrait l'événement. « Ici, le contact est plus direct avec des jeunes qui n'oseraient pas pousser la porte d'une librairie. » Sa cogérante, Charlotte Bourdin, a sélectionné des titres en écho aux auteurs présents et aux activités voisines, du harcèlement au roman d'amour. « C'est important que chacun puisse s'y retrouver », résume-t-elle.
« C'est un événement qui coûte très peu cher »
Derrière la fête foraine, Gauthier Morax, fondateur et directeur du Livrodrome, revendique une économie resserrée. Pour l'ensemble des cinq villes, le budget s'établit à un peu moins de 300 000 euros cette année. Une étape revient à environ 45 000 euros, répartis en trois tiers : un peu plus d'un tiers pour le CNL, dotation de chèques-lire comprise, environ un tiers pour la collectivité d'accueil, et un dernier tiers pour les fondations partenaires, la Sofia et le CFC. « C'est un événement qui coûte très peu cher, et c'est ce qui est intéressant : l'idée du projet, c'est de travailler à sa duplication », expose-t-il.
Pour une collectivité, la facture s'établit autour de 15 000 euros, le Livrodrome apportant les deux tiers du financement restant. « La collectivité ne paye pas vraiment pour recevoir l'événement, elle paye pour outiller ses professionnels. », souligne le directeur. L'effort porte en priorité sur les chèques-lire, passés de 450 l'an dernier à 650 par ville cette année. Une enveloppe qui profite aux libraires : leur chiffre d'affaires sur la journée, d'environ 7 000 euros en 2025, devrait avoisiner 8 000 euros cette année.
Prolonger l'élan au-delà du jour J
Au fil des éditions, le Livrodrome a déplacé son ambition : il ne s'agit plus seulement de réussir la journée, mais de laisser une trace dans les territoires. « Pendant les six premières éditions, l'objectif était de fédérer un large public le jour J et de lui donner envie de lire. Aujourd'hui, on y arrive », analyse Gauthier Morax. « L'enjeu, désormais, c'est d'impulser une dynamique durable. » Le nombre de dispositifs par étape est passé de huit à vingt, et la fréquentation de 300 à 1 100 jeunes. Surtout, les bibliothèques, longtemps périphériques, sont placées au cœur du dispositif : ce sont les médiathécaires qui assurent la médiation, afin de pouvoir réutiliser les attractions après le passage du Livrodrome.
Nouveauté de 2026, le financement demandé est désormais modulé selon la taille de la collectivité, pour permettre à de petites communes comme Baccarat d'accueillir un format adapté. L'association a par ailleurs déposé un projet auprès de la fondation de l'École des loisirs, afin de créer des rencontres à l'année entre les auteurs sélectionnés au Prix Vendredi et les jeunes des territoires visités. Gauthier Morax ambitionne enfin d'exporter le concept en Europe, à commencer par la Pologne, et observe des modèles étrangers comme la systématisation du quart d'heure lecture en Norvège.
En fin d'après-midi, sous les arbres du parc, les adolescents repartent les bras chargés de livres acquis grâce à leurs chèques-lire. Derrière son allure de fête foraine, le Livrodrome poursuit le même pari : faire du livre une expérience désirable pour une génération que les acteurs du secteur disent éloignée de la lecture, et donner aux territoires l'envie de prolonger l'expérience.
